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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/26

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la princesse : — Prenez-les, ne faites point la fière ; vous pourrez au moins acheter une poule et lui donner du bouillon. — On suivit son conseil ; mais les prisonnières n’avaient aucun vase qui pût servir à faire cuire la poule. C’est encore le moulla qui vint à leur secours ; il trouva un pot dans le voisinage ; seulement on ne le lui donna qu’à la condition de le rincer sept fois lorsque les prisonnières l’auraient rendu. Enfin, celles-ci lui ayant dit qu’elles ne pouvaient point s’habituer au pain qu’on leur donnait, il amena deux femmes sur leur terrasse, et leur ordonna d’y construire un four sous leur inspection. Peu de temps après, il leur rendit un nouveau service ; il se procura des peaux de maroquin, et les engagea à se faire promptement des techéviaki, chaussures à la mode du pays, afin de ne point paraître devant Chamyl les pieds nus. Malheureusement ce travail présentait des difficultés auxquelles le moulla ne pouvait point porter remède. Ce fut le prince Ivan qui parvint, tant bien que mal, à tailler les chaussures. Il s’agissait de les coudre, et personne n’avait de fil ni même d’aiguilles. La princesse Baratof obtint du moulla la permission d’en acheter. Le cordonnier de l’aoul avait, à ce que rapporte celle-ci, une boutique des mieux fournies et paraissait dans l’aisance. Il ne se contenta pas de fournir à la jeune princesse géorgienne tous les objets qui lui étaient nécessaires ; il lui montra aussi comment il fallait s’y prendre pour les employer avec succès, et celle-ci ayant communiqué ces indications à ses compagnes, l’ouvrage avança rapidement.

« Le retour de Chamyl à Védeno, dont il ne s’était éloigné que pour l’expédition, mit un terme au séjour des captives dans cet aoul. C’est deux semaines après leur arrivée en ce lieu que Chamyl rentra dans sa résidence. Le lendemain du jour où cette nouvelle se répandit, le moulla vint leur annoncer qu’il fallait partir, mais que ce voyage serait le dernier. Le moulla, ayant été fort satisfait des miliciens qui avaient travaillé dans ses champs, fit rôtir une moitié de bœuf, et donna un festin à tous les prisonniers qui logeaient chez lui. Il poussa même la générosité jusqu’à leur permettre d’en emporter les restes, et ils se mirent en route avec toutes les commodités possibles pour le pays. Le temps était beau, et en sortant de l’aoul, ils furent vraiment éblouis par le spectacle qui s’offrit à leurs yeux ; les contrées qu’ils avaient à traverser étaient un véritable paradis. Partout des ombrages ou des champs, des prés couverts de fleurs et arrosés par des rivières au cours sinueux, mais dont les eaux étaient limpides comme le cristal. Les troupeaux étaient épars dans la campagne, et presque toutes les hauteurs étaient couronnées d’aouls, ce qui fit dire à l’une des servantes que si les montagnards n’étaient point des diables, ils ne se logeraient point ainsi, car ils auraient peur de se casser le cou. La première halte eut lieu en plein soleil ; mais le moulla conduisit les princesses dans une grotte voisine où elles se reposèrent quelques instans. La colonne s’engagea ensuite dans une sorte de défilé formé par deux montagnes taillées à pic, et qui pendant près d’un kilomètre ne sont séparées que par une distance de quelques pieds. En sortant de cet étroit canal, les prisonnières aperçurent, au milieu d’une plaine immense, le célèbre aoul d’Andi ou Andia, comme disent les Russes. Quelques femmes se croisèrent avec elles sur la route ; c’étaient celles du naïb du district, et les cruches blanches qu’elles portaient sur la tête indiquaient