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et sa fortune ; Moore, poète patriote et mondain, pathétique et satirique, aussi populaire dans les salons de Londres qu’O’Connell dans les meetings d’Irlande, chantant ses mélodies pendant qu’O’Connell exhalait ses invectives ; tous deux, par leurs efforts communs sur des théâtres séparés, ralliant au service d’un même dessein la population grossière et le monde élégant, les passions fougueuses et les idées élevées l’ambition des hommes et la sympathie des femmes, les paysans celtes et les aristocrates saxons, les prêtres catholiques et les whigs philosophes. La grandeur de l’effet répondit à l’ardeur de l’effort : O’Connell fut élu, dans le comté de Clare, à cette chambre des communes dont la loi lui interdisait l’entrée ; l’Irlande se levait et s’arrêtait à sa voix, tantôt se précipitant jusqu’aux dernières limites de l’ordre légal, tantôt docile et prompte à y rentrer. En Angleterre, dans les diverses classes de la société laïque et au sein même de l’église anglicane, les sentimens et les pressentimens favorables aux catholiques gagnaient chaque jour du terrain. Aussi obstiné dans ses alarmes que sincère dans sa foi, le torisme protestant luttait toujours, mais en se sentant et se laissant voir affaibli ; les réunions orangistes de l’Irlande soutenaient mollement le combat contre les meetings de l’Association catholique, et dans la chambre des pairs lord Eldon lui-même perdait confiance : « Nous combattrons, écrivait-il, mais nous serons dans une misérable minorité ; ce qu’il y a de désastreux, c’est que plusieurs évêques sont contre nous. »

Les deux chefs du cabinet, Wellington et Peel, observaient avec une attention perplexe ce progrès agité des esprits. Peut-être n’avaient-ils pas encore pris leur résolution définitive ; mais à coup sûr ils la pressentaient, et ne s’en dissimulaient pas la gravité. La question qu’ils avaient à résoudre n’était pas, quoiqu’on essayât souvent de lui donner cet aspect, une question de liberté religieuse. Grâce au progrès de la raison publique au sein de la civilisation chrétienne, la libre pratique des croyances et des cultes dissidens, protestans ou catholiques, n’était plus en question ; c’était l’égalité des droits politiques entre les diverses croyances religieuses qu’on réclamait. Il s’agissait de séparer la société civile de la société religieuse, de déclarer que, dans l’ordre politique, il n’y avait à tenir nul compte des croyances religieuses des citoyens, et c’était au sein d’une société dont tout l’établissement politique, royauté, parlement, législation, était exclusivement protestant, que cette déclaration devait éclater et devenir loi. « Si votre principe est correct, disait lord Eldon, si les opinions religieuses ne sont de rien dans la politique, le roi de la Grande-Bretagne n’a aucun droit de siéger sur ce trône, car il n’y siège qu’en vertu de certaines opinions religieuses