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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/216

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comme des fléaux ; Oronte aujourd’hui est moins tolérant ou moins généreux qu’au temps de Molière. Quand il est blessé dans sa vanité, il n’accuse pas son censeur de manquer de goût, il lui jette à la face le reproche de méchanceté. Roman, drame ou sonnet, tout doit être vanté avec le même empressement, si l’on veut échapper à ce terrible reproche.

La critique indépendante parle des vivans, comme elle parlerait des morts, et tandis qu’on l’accuse de manquer à toutes les lois du savoir-vivre, de violer toutes les convenances, elle persiste à croire que les vivans ont tort de se plaindre. « On doit des égards aux vivans, on ne doit aux morts que la vérité ; » c’est avec cette maxime mal interprétée qu’on veut imposer silence à la critique et réduire la discussion à un échange de complimens. Les poètes daigneront approuver l’avis de la critique, pourvu qu’ils soient loués sans restriction : c’est ainsi que l’on comprend les égards dus aux vivans. Quant à la seconde partie de la maxime, on la commente encore plus librement ; cela veut dire sans aucun doute : On ne doit la vérité qu’aux morts. Ainsi les vivans se mettent au-dessus de la vérité, ou plutôt se déclarent trop faibles pour la supporter ; c’est trop d’orgueil ou trop de modestie. En parlant d’eux aussi librement que des morts, la critique leur donne une preuve éclatante de l’estime qu’ils lui inspirent. Elle ne demande pas qu’ils acceptent son opinion comme un arrêt sans appel ; sa prétention n’ira jamais jusque-là. Pourvu qu’ils ne mettent pas en doute sa sincérité, elle se tient pour satisfaite : elle appelle à son aide la réflexion. Quand elle croit tenir la vérité, son langage ne porte pas la trace de ses doutes ; mais si elle affirme, ce n’est pas l’orgueil qui dicte ses paroles. Qu’on la blâme ou qu’on l’approuve, on ne peut sans injustice l’accuser de présomption. Quant aux méchantes intentions qu’on lui prête, j’espère avoir montré clairement ce qu’elles signifient. Franchise et méchanceté ne sont pas une seule et même chose. Quand la critique indépendante se trompe, elle se trompe de bonne foi. Ceux qu’elle loue n’ont pas à la remercier, elle n’a pas voulu les flatter ; ceux qu’elle blâme n’ont pas à se plaindre, elle n’a pas voulu les blesser.

Je sais que ce désintéressement absolu est considéré par bien des gens comme une pure chimère, et pourtant il n’est pas aussi difficile à pratiquer qu’on le pense. S’il est doux de mériter, d’obtenir la reconnaissance, il y a quelque plaisir à se dire qu’on n’a pas parlé inutilement, que les pensées mises plusieurs fois sous les yeux du public ont fini par porter leurs fruits, qu’une opinion exprimée à plusieurs reprises, combattue d’abord comme singulière, est acceptée comme l’image fidèle de la vérité. La critique ainsi envisagée porte en elle-même sa récompense, et c’est ainsi que je l’ai toujours