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nos jours. Quand le lecteur aura devant les yeux les principales figures, il comprendra sans peine pourquoi, malgré les pages innombrables qui se publient chaque matin sur toutes les questions de goût, d’histoire et de philosophie, la vérité s’obscurcit au lieu de devenir de plus en plus lumineuse. Ceux qui mènent la discussion, qui se donnent pour mission de former l’opinion, obéissent à des mobiles très divers. Pour expliquer leur conduite, il faut caractériser ces mobiles : tâche délicate assurément, mais qui n’a pas de quoi effrayer. Il s’agit de dire sans détour ce que chacun sait dans la famille littéraire, ce que le public a besoin de savoir. Il n’y a rien à deviner, rien de mystérieux. Dans l’accomplissement de cette tâche, la pénétration ne joue qu’un rôle très modeste. Ce que la plupart des lecteurs ignorent est connu depuis longtemps de tous ceux qui tiennent une plume ; c’est le secret de la comédie.

J’aperçois dans le premier groupe des écrivains savans et diserts, qui connaissent mieux que personne l’histoire littéraire de notre pays et des nations voisines. Rien ne leur manquerait pour réaliser l’idéal de la critique. Élégance de la parole, solidité des argumens, rapprochemens ingénieux, parfois inattendus, et qui pourtant n’étonnent jamais par leur singularité, ils réunissent toutes les conditions que peut souhaiter l’esprit le plus exigeant ; mais ils ont depuis longtemps ce qu’on appelle une position faite, et pour jouir sans trouble de cette position, ils imaginent chaque jour de nouveaux compromis. La clairvoyance qu’ils possèdent leur permet d’embrasser la question la plus délicate dans ses moindres détails. Par la connaissance intime du passé, ils sont préparés à l’étude de l’esprit nouveau. Ils savent à merveille ce qu’ils ont à dire ; il n’y a pas de sujet qui les prenne au dépourvu. Si leur plus grave souci n’était pas de conserver les avantages, très légitimes d’ailleurs, qu’ils ont acquis par leurs travaux, si, pour réaliser ce vœu, ils ne se croyaient pas obligés de sacrifier une part de la vérité, ils prononceraient en toute occasion des jugemens sans appel. Si leur sincérité égalait leur clairvoyance, tous les lecteurs accepteraient leur parole sans restriction et sans réserve. Pourquoi n’obtiennent-ils pas la confiance que leur savoir et leur talent sembleraient devoir leur assurer ? C’est qu’ils inventent sans cesse de nouveaux stratagèmes pour atténuer la portée de leur pensée. Ils ne veulent pas laisser croire qu’ils ignorent la vérité, qu’ils ne savent pas à quoi s’en tenir sur de mérite d’un livre publié le mois dernier ; mais ils enveloppent leur opinion de voiles si nombreux, que la plupart des lecteurs n’aperçoivent pas la malice cachée sous la louange. Ils ne sent pas franchement simplement ce qu’ils sentent ; ils le sous-entendent. Tant mieux pour ceux qui le devinent, tant pis pour ceux qui prennent leur