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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/198

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l’état de pleine lune, notre satellite testerait en retard, et finirait par avoir des phases comme il en a aujourd’hui. Tout ce qu’on aurait gagné, ce serait une lumière affaiblie et des mouvemens tellement lents, qu’ils ne pourraient plus servir aux marins pour se guider sur l’Océan. Mais n’anticipons pas sur la suite de cette, exposition.

Ce serait être injuste à l’égard d’un génie de premier ordre comme Laplace que d’indiquer un côté faible de ses œuvres sans mettre en lumière un grand nombre de traits de génie qui l’ont placé de pair avec Newton, sauf la priorité du génie anglais. C’est précisément des lois de cosinus, qui règlent le ciel entier, que Laplace a tiré les belles vérités qu’il nous a révélées relativement à la stabilité du système du monde. Le cosinus, cette transcendante régulatrice de l’univers nous offre, quand on l’étudie mathématiquement, une valeur qui ne dépasse jamais une certaine quantité fixe. Le temps et les siècles, qui accumulent les cercles et les révolutions des corps célestes, sont impuissans pour faire sortir le cosinus d’étroites limites que tout le monde sait être l’unité en plus ou en moins. Il en résulte que puisque les perturbations dépendent de cette transcendante analytique, elles ne peuvent dépasser d’étroites limites et qu’après avoir atteint un maximum peu prononcé, elles reviennent vers l’état normal en s’affaiblissant, et balancent ainsi le monde solaire entre des états peu différens de l’état moyen, qui est ainsi reconnu aussi stable que s’il n’eût pas, eu à subir ces légères modifications transitoires. Laplace n’a reconnu aucune cause permanente d’altération dans l’univers. Il en a donc, contre l’opinion même de Newton, assuré à jamais la stabilité. Quel admirable exemple de la puissance des formules infinitésimales, quand elles sont entre les mains du génie ! Combien l’intelligence de, l’homme se relève, quand elle peut ainsi planer au-dessus du monde entier en maîtrisant l’espace, la matière et le temps, ces trois grands principes de la nature physique !

Si, après de si nobles contemplations, on pouvait donner quelque attention à la sécurité des voyageurs qui traversent l’Océan,

Le corps, cette guenille, est-il d’une importance
A pouvoir mériter seulement qu’on y pense ?


Je dirais que Laplace est parvenu à enchaîner tellement notre lune dans ses équations, qu’on peut utilement la faire servir à trouver la position d’un navire loin de tout aspect de la côte. Arago déclare nettement que, par sa théorie de la lune, Laplace s’est mis au rang des bienfaiteurs de l’humanité, et personne ne contestera son assertion.