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familières au génie indien, le législateur, oubliant celui qui le porte, en fait un être redoutable, une divinité revêtue d’un corps, plus puissante que le roi même dont il est l’attribut. Il l’appelle le châtiment, « à la couleur noire, à l’œil rouge, qui vient détruire les fautes des hommes,… doué de l’énergie la plus puissante qui existe en ce monde, difficile à soutenir pour ceux dont l’âme n’a pas été fortifiée par l’étude des lois, et capable de détruire avec toute sa race un roi qui s’écarterait de son devoir[1]… »

À la place du châtiment ainsi personnifié, mettez l’homme que la société charge de l’appliquer de sa propre main, et vous aurez à peu près la pensée fondamentale que l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg a si vigoureusement exprimée « dans son idéal mystique et moscovite du pouvoir absolu, » comme le disait naguère un illustre académicien. Il y a donc du mysticisme dans la législation des Hindous ? Cela n’est pas douteux ; c’est dans le silence des forêts, dans le calme de la vie contemplative, que les sages des temps primitifs ont préparé le code des lois qui régissent l’Inde. Cherchant à se rapprocher de Dieu par une constante méditation, ils n’ont vu dans la société tout entière qu’une agglomération de familles humaines qui doivent tendre par des moyens divers à un but unique, l’accomplissement des devoirs qui conduisent l’homme à la délivrance finale ; mais comme la raison ne suffit pas aux plus sages pour percer le mystère des destinées de l’humanité, comme les philosophes de l’Inde, cherchant à expliquer l’impossible, se prenaient eux-mêmes au mirage de leurs pensées, il en est résulté que l’allégorie a été présentée par eux sous une forme qui est devenue sensible, tant ils l’avaient fixée avec énergie, comme une ombre qui passe et qu’on craint de laisser échapper. Ainsi le châtiment, que le législateur nous a montré sous une forme si terrible et si menaçante, ressemble trait pour trait au dieu de la mort, Yama, nommé aussi le roi de la justice (dharmarâdja). Les poètes ont dépeint ce juge des morts sous l’apparence d’un homme grand, robuste, aux vêtemens rouges, au visage noir, à l’œil couleur de sang, plein d’un éclat pareil à celui du soleil, et tenant à la main un nœud coulant qui lui sert à lier et à emporter vers le sombre empire l’âme des mortels[2].

Cependant cette puissance cachée sous la forme du châtiment, qui peut s’insurger contre la main maladroite ou malintentionnée qui l’applique sans discernement, n’est pas un mythe ni une abstraction. Si le texte ne la fait pas toucher du doigt, les commentateurs la désignent clairement par un mot facile à comprendre. C’est la

  1. Voir, dans le code, attribué à Manou, le livre vii, qui traite des devoirs des rois.
  2. Voyez l’épisode de Savitri, traduit en allemand par M. Bopp et en français par M. Pauthier.