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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/982

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bien autre chose que la fête de la critique, — la fête d’un journal ? Il s’est trouvé en effet, par une de ces combinaisons singulières qui s’arrangent toutes seules et sans calcul, que les trois critiques avaient fait leurs premières armes littéraires, à des époques diverses, dans le même lieu et sous les mêmes auspices. Aussi a-t-on pu voir sans grande surprise se mêler à l’objet principal de la séance le souvenir de deux hommes supérieurs, — les frères Berlin, — dont l’action a été notable dans la presse contemporaine, et qui ont eu dans leur vie la rare bonne fortune d’introduire dans les lettres M. Saint-Marc Girardin et M. Nisard, comme ils y avaient attiré précédemment, à l’aube du consulat, M. de Feletz : tant il est vrai que le journal se mêle à tout aujourd’hui, se retrouve au fond de tout et conduit à tout, même à l’Académie, — à la condition qu’on soit un journaliste comme M. de Feletz, comme M. Saint-Marc Girardin ou M. Nisard.

On a beau médire à son aise de l’Académie, l’Académie a des ressources singulières de vengeance et se réserve des jours certains de représailles. À l’égard de ceux qui lui font une guerre d’épigrammes avec préméditation en quelque sorte, avec des desseins sur elle, parce qu’ils se sentent en fonds pour y prétendre, elle attend patiemment qu’ils veuillent être académiciens, et elle les nomme, selon le mot spirituel de M. Saint-Marc Girardin, afin de consommer et de constater sa vengeance ; mais elle ne peut évidemment recevoir tous les railleurs, et si le railleur c’est le public, il ne lui reste plus qu’à convoquer cet étrange et capricieux faiseur d’épigrammes à ses séances solennelles, ce qui peut être parfois un genre de représailles plus sûr et mieux constaté que le premier. Il n’est pas sans exemple que l’Académie se soit ainsi parfaitement vengée. Cela n’arrive pas toujours cependant, et il faut bien avouer, au surplus, que le public oublie facilement les vengeances de ce genre exercées contre lui. Il semble même que depuis quelque temps un redoublement de faveur et de déférence entoure les travaux de l’Académie. Voyez la séance de réception de M. Nisard. Les railleries continuent peut-être, mais les salles de l’Institut ne suffisent pas à contenir l’auditoire le plus illustre et le mieux fait pour goûter toutes les distinctions littéraires. Cela se conçoit : les exemples et les choix de l’Académie peuvent contribuer sans doute à ce retour de faveur, il n’y a point trop à dire à cette flatteuse persuasion ; mais il y a une autre raison encore qui n’est pas moins vraie peut-être et que nous dirons un peu crûment : c’est que l’Académie est une vieille chose dans un temps où la fureur d’innover se change par degrés en lassitude universelle, en besoin de se rattacher à tout ce qui porte un certain cachet de durée. C’est une tradition et une institution encore debout sur un sol où les ruines s’accumulent depuis un demi-siècle, où les révolutions viennent périodiquement raser tout ce qui germe, s’élève ou tend à s’affermir. Songez donc ! un corps public qui peut dater de 1635, continuant à vivre dans les conditions premières de son origine, et où il était de convenance, il n’y a pas beaucoup d’années encore, de ne point entrer sans faire l’éloge de Richelieu, — n’est-ce point un phénomène assez curieux pour qu’il s’y attache une certaine faveur de bon goût, une certaine popularité même, ne fût-ce que de mode et par opposition aux vieilles nouveautés d’hier en attendant celles de demain ? L’Académie a ainsi le bénéfice d’une réaction plus