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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/975

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Il y a de temps en temps dans l’histoire, à mesure qu’elle se fait, des rencontres singulières, des jours qui se trouvent rapprochés ou rappelés comme par une ironie instructive ou vengeresse. Le jour où la diète de Francfort a, pour la première fois depuis sa dispersion en 1848, repris le cours de ses séances, c’était presque le troisième anniversaire de celui où Francfort avait vu son fameux parlement germanique s’assembler à Saint-Paul. Que de rêves alors, que d’espérances patriotiques qui n’ont guère duré plus que ce printemps-là, plus que les feux de joie dont l’enthousiasme populaire avait à cette occasion couronné les hauteurs qui entourent la vieille cité ! Ces feux symboliques n’ont été que des présages mensongers ; la lumière ne s’est pas produite, ainsi qu’ils semblaient l’annoncer, dans les destinées de l’Allemagne, dans l’esprit de ses hommes d’état ; la vie nationale ne s’est pas autrement rallumée. La preuve en est dans le retour même qui ramène maintenant, comme par force, à l’ancien établissement. Sans doute il ne faut pas se fier outre mesure à ces vives démonstrations de l’allégresse des multitudes, et croire que les choses ne sauraient s’en passer pour être grandes. Il y avait cependant de bonnes raisons pour que l’avènement de la diète restaurée ne fût point salué par une allégresse très particulière, pas plus d’ailleurs que les gouvernemens eux-mêmes ne tenaient à l’inaugurer par des cérémonies et des discours. C’est qu’en effet le résultat est au fond plutôt négatif que positif : le plus grand mérite de cette restauration, et certes on ne doit encore l’accepter que sous bénéfice d’inventaire, son meilleur titre est d’en finir décidément avec les théories et les projets auxquels on a perdu trois années, et d’établir en fait que ces trois années sont perdues ; c’est d’être, pour ainsi parler, un certificat d’avortement. Après une si dure leçon, l’Allemagne comprendra peut-être que, pour se remettre à l’œuvre, il faut s’y remettre sur nouveaux frais.

On ne saurait néanmoins méconnaître qu’il y a dans la résurrection de la diète de Francfort un côté très positif : elle n’atteste pas seulement l’impuissance générale de l’Allemagne à s’organiser, elle atteste la prépondérance acquise par l’Autriche vis-à-vis de la Prusse, elle range la Prusse à l’état d’obéissance. Nous n’avons aucun plaisir à revenir sur un passé malheureusement accompli ; il y a désormais toute une portion du règne de Frédéric-Guillaume IV qui n’appartient plus qu’à l’histoire, et qu’il ne lui est plus donné d’amender. Il ne s’agit donc pas ici d’insister avec une affectation gratuitement blessante sur ces engagemens par lesquels la Prusse s’était vouée d’avance à toutes les extrémités d’une lutte suprême plutôt que de subir celles qu’elle subit aujourd’hui sans avoir tiré l’épée : nous ne sommes pas les gardiens de son honneur, et nous pouvons la féliciter en conscience et nous féliciter avec elle que le cœur lui ait manqué pour rompre la paix européenne. Il s’agit pourtant de préciser une situation et d’expliquer ce que c’est que l’apparition des plénipotentiaires prussiens à Francfort : ce n’est en somme ni plus ni moins que l’abandon solennel de tous les points de droit ou de fait que la Prusse avait voulu maintenir à son avantage depuis le commencement du démêlé. La Prusse prétendait que, depuis la révolution de 1848, l’Allemagne était en quelque sorte devenue table rase, que tout y était depuis lors à reconstruire, et elle avait, pour sa part, essayé à plusieurs reprises de s’arranger une nouvelle place.