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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/954

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cependant à une intelligence douée de la même sève, de la même force. Des Méditations aux Harmonies, il n’y a ni affaiblissement, ni déchéance. Tous ceux qui aiment la poésie, tous ceux qui sont habitués à interroger l’imagination humaine dans ses manifestations diverses, à comparer les monumens de l’intelligence aux différens âges de l’histoire, savent bien à quoi s’en tenir sur ce point. Le sentiment de l’amour purement exprimé dans les Méditations, n’est pas supérieur au sentiment religieux exprimé dans les Harmonies. Dans le second comme dans le premier recueil, c’est la même spontanéité, la même vérité. Seulement, et c’est ici que la critique reprend ses droits, la mesure qui éclate dans les Méditations est presque toujours absente des Harmonies. Les idées se présentent avec la même abondance, les sentimens se succèdent avec la même sincérité, mais les images destinées à les traduire ne sont point triées avec un goût aussi sévère. C’est, à mes yeux, la seule différence qu’il soit permis d’établir entre les Méditations et les Harmonies.

Ce qui est vrai, ce qu’il faut affirmer, ce qui peut servir au développement, à la popularité des saines idées littéraires, c’est que les Harmonies, malgré le mérite éclatant qui les recommande sous le rapport purement poétique, demeurent bien au-dessous des Méditations dans toutes les questions qui se rapportent à la pureté de la forme. Dans les Méditations, en effet, l’improvisation n’était qu’un accident ; dans les Harmonies, l’improvisation est devenue une habitude. Dans les Méditations, il est bien rare de rencontrer des paroles inutiles, des paroles qui fassent double emploi ; dans les Harmonies, au contraire, même dans les plus belles pièces, il est bien rare de rencontrer des idées dont l’expression soit contenue dans de justes limites. Trop souvent, même dans Jéhovah, même dans l’Hymne au Christ, l’idée la plus excellente, le sentiment le plus vrai, se ternissent et s’amoindrissent en subissant les évolutions d’images sans nombre. Le poète, faute de s’arrêter à temps, trouve, à son insu, le moyen de gâter les intentions les plus ingénieuses, d’attiédir les émotions les plus ardentes. Ce serait méconnaître les devoirs de l’histoire littéraire que d’omettre une telle remarque ; l’énoncer en toute franchise n’est pas manquer de respect pour le génie, mais le traiter avec toute la sévérité, avec toute l’impartialité qu’il mérite.

M. de Lamartine, je n’hésite pas à le dire, abuse dans les Harmonies de la richesse de sa nature. Plein de confiance dans ses facultés, il ne se donne pas la peine de prévoir ou même d’entrevoir les paroles qui vont s’échapper de ses lèvres ; il livre à toutes les chances du hasard l’ordre des idées aussi bien que l’arrangement des mots. Je ne parle pas des nombreuses égratignures que la langue reçoit de ses mains ; ce détail, sans être dépourvu d’importance, pourrait passer pour puéril chez un grand nombre d’esprits qui considèrent l’étude et le respect de la langue comme un danger pour l’imagination ; je me borne à constater