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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/938

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par Goethe et par Byron. À quoi bon briser ses vieilles chaînes pour aller tendre ses bras à des chaînes nouvelles ? M. de Lamartine n’avait ni chaîne à briser, ni chaîne à prendre. Une fois sorti du collége, il n’avait pas eu de peine à oublier l’antiquité au milieu des passions de sa jeunesse. Quant aux poètes des nations voisines, il ne les connaissait guère que par ouï-dire, et, en rappelant ce fait, mon intention n’est pas de lui en faire un reproche : je veux seulement établir que M. de Lamartine a résisté à l’engouement de la France pour l’Allemagne et pour l’Angleterre plutôt par instinct que par réflexion. C’est une ame tendre, ce n’est pas un esprit curieux. Il a trouvé de bonne heure un sujet inépuisable de rêverie dans le souvenir de ses impressions, et n’a pas cherché dans l’étude des livres une distraction à ses chagrins. Il était donc placé dans une excellente condition pour débuter par l’originalité, pour y persévérer.

S’il appartient à la vie moderne par la mélancolie que l’antiquité n’a pas connue, qui n’a commencé à se développer qu’après le triomphe de la religion chrétienne, il appartient aux âges primitifs par son aversion pour toute espèce d’analyse, si ce n’est l’analyse de l’ame elle-même. Il n’aime à contempler que sa propre pensée, et lorsqu’il lui arrive de s’oublier lui-même, c’est pour embrasser d’un seul regard Dieu, l’homme et la création tout entière, à l’exemple des sages de la Chaldée, de l’Égypte et de la Grèce. Décomposer la réalité pour en mieux étudier, pour en mieux connaître toutes les parties, n’est à ses yeux qu’une impiété, ou tout au moins une preuve d’impuissance. Il ne comprend pas que la poésie puisse se concilier avec la division des sciences je pense qu’il se trompe, et Goethe l’a bien prouvé ; toutefois je reconnais que la poésie lyrique peut très bien se passer de la connaissance du monde extérieur, et la vie puissante qui anime toutes les pages des Méditations ne laisse aucun doute à cet égard.

Vraies, spontanées, les Méditations poétiques se recommandent encore par la sobriété du style. Cette dernière affirmation surprendra plus d’un esprit, je ne l’ignore pas, et cependant je crois pouvoir la maintenir. La sobriété du style, en effet, ne doit pas être confondue avec la concision. M. de Lamartine n’a jamais rencontré, jamais cherché la concision ; mais il a souvent trouvé, surtout dans les Méditations, un style sobre et précis, qui traduit fidèlement toutes ses pensées et ne laisse dans l’ame du lecteur aucune incertitude sur ce que le poète a senti, sur ce qu’il a voulu dire ; or, la précision n’exclue pas l’abondance. Les images peuvent se multiplier sans lasser l’intelligence, pourvu qu’elles présentent la donnée primitive sous un aspect nouveau, et c’est là justement ce qui arrive à M. de Lamartine. Les comparaisons tirées du monde extérieur ne sont pas chez lui un jeu de rhéteur ; elles nous expliquent ses souvenirs, ses émotions : il ne s’amuse