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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/931

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les suivre du regard. Je voulus en vain savoir s’il était dangereusement atteint ; étanchant machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de sa poitrine, il ne semblait s’occuper que du braconnier. Dès que celui-ci s’était vu découvert, il n’avait plus songé à se cacher dans les blés et courait à travers les sillons ; il s’efforçait de gagner le bois, poursuivi par les forestiers. L’intervalle qui le séparait d’eux s’agrandissait de plus en plus, et il était évident qu’il allait leur échapper, lorsqu’à la dernière clôture il se trouva inopinément en face d’une troupe de boisiers qui l’entourèrent et le saisirent. Aux cris qui l’avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de triomphe, et, à bout de forces, se laissa glisser au pied du fossé.

Un quart d’heure après, tout le monde était réuni devant la ferme du père Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait pansé les blessures ; à quelques pas, au milieu d’un cercle formé par les boisiers, se tenaient, Bon-Affût et Bruno. Ils avaient les mains liées et étaient appuyés à un petit mur d’enclos. Louise, assise un peu plus loin, sanglotait, la tête sur ses genoux. Je m’approchai pour donner quelques encouragemens aux prisonniers ; mais le braconnier, long-temps silencieux, venait d’adresser la parole à la jeune pastoure : il parlait breton, afin de n’être pas compris de ceux qui les entouraient.

— Ne pleure plus, chère créature, disait-il d’une voix très douce oublies-tu qu’il y a ici un mauvais cœur jaloux qui boit tes larmes comme une eau de source ?

Son œil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une expression de joie troublée ; mais la pastoure ne parut point prendre garde à l’espèce d’avantage qu’elle donnait à sa rivale : le malheur de ses deux amis l’occupait uniquement.

— En prison ! vous, en prison ! mes pauvres gens ! reprit-elle les mains pressées l’une contre l’autre.

— Le garçon n’y sera pas long-temps, vu qu’on ne trouvera rien contre lui.

— Mais vous, cher homme, dit Louison en regardant Bon-Affût avec une tendresse filiale, qu’allez-vous devenir quand il n’y aura plus de feuilles sur votre tête, que vous ne pourrez plus respirer au cœur de l’air, et qu’il faudra rester, nuit et jour entre des murailles ?

Le front du braconnier s’obscurcit. — Oui, ce sera une dure épreuve, dit-il sourdement.

— Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement Louison ; peut-être qu’ils me permettront de demeurer avec vous, et, si c’est défendu, je pourrai rester à la porte de votre prison, je chanterai pour vous avertir que je suis là, j’irai prier les juges qu’ils vous laissent partir.