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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/929

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— Tu le défends, toi, laideronnette ! s’écria la boisière en éclatant de rire.

— C’est du moins preuve qu’elle a le cœur mieux placé que vous, dit sévèrement le chercheur de miel.

Michelle se retourna de son côté avec une expression de rancune hautaine. — C’est bon, mon Bruno, reprit-elle amèrement, on sait que vous êtes bien disposé pour la Louison et pour Bon-Affût. Quand les oiseaux ont le même plumage, ils font ensemble leurs nids ; mais, pour le moment, le commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voilà tous les deux pris.

— Encore une menterie ! interrompit la pastoure en colère ; Bon-Affût n’est point pris et ne le sera pas.

— Voyez-vous la rusée qui sait cela ! s’écria Michelle ; gage qu’elle connaît le retrait du braconnier !

Moser, qui avait prêté jusqu’alors peu d’attention à la querelle des deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de tous les moyens de la surprendre ; mais la petite pastoure échappa à ses piéges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus émerveillé. Les boisiers arrivèrent sur ces entrefaites ; ils avaient exploré les chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dépit. Outre la nécessité de justifier la confiance de l’administration, à laquelle il avait promis une prompte réforme des abus qui ruinaient la forêt, il mettait sans doute son amour-propre à ne pas échouer devant tant de témoins et à signaler son arrivée au Gavre par une prise importante. Après avoir ordonné de fouiller encore les environs de la Magdeleine, il s’assit à la porte de la ferme et alluma sa pipe allemande, comme s’il eût voulu attendre là le résultat des nouvelles recherches.

Cependant je m’étais aperçu qu’il continuait à suivre de l’œil tous les mouvemens de la Louison ; le jour s’était levé, et l’on commentait à entendre au loin dans la forêt le lambis du vacher ; la pastoure fit sortir les bestiaux des étables et se dirigea avec eux vers les pâtures. Moser la laissa partir sans avoir l’air d’y prendre garde ; mais à peine fut-elle engagée dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le vis éteindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce qu’il voulait faire ; il mit le doigt sur ses lèvres en me montrant la pastoure, et se glissa dans le champ qu’elle côtoyait. Je le rejoignis sans trop comprendre son projet, et nous suivîmes la Louison de l’autre côté de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni regarder derrière elle, uniquement occupée en apparence des pailles qu’elle tressait. Elle arriva ainsi au patis, grimpa sur un petit monticule qui le dominait et s’assit sous un bouquet de frênes. Pour la première fois alors elle promena les yeux autour d’elle, mais vaguement et comme si elle n’eût point regardé. Presque à ses pieds était