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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/919

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— Vous êtes pourtant bien échauffée, ma bonne amie, fit observer la fileuse avec un regard de vipère qui s’éveille.

— Parce que j’ai couru pour traverser le placis, dit la boisière, rapport à ce que vient de me dire Bruno.

— Ah ! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement la Landry ; jusqu’à présent, quand vous vous rencontriez sur le grand chemin, c’était lui qui prenait les voyettes, mais il faut croire que vous l’aurez enhardi.

— Allons, n’ayez donc pas comme ça des innocences par mauvaiseté, s’écria Michelle en colère ; ce n’est pas Bruno qui m’a épeurée, mais son dire, et gage que vous n’auriez pas été plus vaillante, bien que vous soyez douce comme une louve qui n’a pas sevré !

— Et qu’a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge qu’une graine de houx ? demanda la plus vieille des fileuses.

— Ce qu’il m’a dit, mère Colette ? répliqua la boisière, qui baissa la voix ; eh bien ! il m’a avertie qu’il venait de rencontrer, vers les fourrée de l’Homme mort, le mau-piqueur qui faisait le bois.

Il y eut à ces mots un mouvement général ; toutes les conversations furent interrompues.

— Bruno l’a vu ? demandèrent en même temps plusieurs voix.

— Comme je vous vois, dit la boisière ; il tenait à la chaîne son chien noir et avait l’air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a cru que c’était un forestier ; mais, quand l’avertisseur de tristesse s’est tourné vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des flammes, il l’a entendu qui prononçait les mauvaises paroles :

Fauves par les passées,
Gibiers par les foulées,
Place aux ames damnées !


Puis il a disparu dans les ventes en faisant grésiller les feuilles.

Les femmes avaient cessé de filer, les hommes se regardèrent, et les gardes eux-mêmes semblèrent saisis. Moser leur demanda ce que cela voulait dire. L’un d’eux répondit avec un peu d’embarras que, selon la croyance du couvert, l’apparition du mau-piqueur annonçait la grande chasse des réprouvés. — Et il y a des gens baptisés qui peuvent croire à de pareils contes ? demanda Moser scandalisé. Un murmure s’éleva parmi les boisiers.

— Les gens baptisés croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer un vieillard ; tous ceux qui sont ici ont ouï la trompe de l’avertisseur de tristesse, et vos gens eux-mêmes peuvent en rendre témoignage.

Les gardes avouèrent, avec un peu d’hésitation, que c’était la vérité. — Ainsi vous avez entendu le cor dans la forêt sans chercher les chasseurs ? demanda l’Alsacien.