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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/918

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ne rattache la campagne à la forêt, aucune habitude ne les rapproche ; il y a plus, une vieille défiance met la première en garde contre l’homme du couvert. Son accent rude et précipité, ses vêtemens sordides, sa physionomie sauvage, tout étonne et inquiète ; puis la tradition rappelle qu’autrefois les boiseries servirent de champ d’asile aux désespérés, et qu’alors les hommes de la forêt faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou les moissons, et, bien que l’abus ait cessé, le souvenir a survécu.

Je trouvai au principal campement, ainsi qu’on me l’avait annoncé, une hutte plus vaste convertie en cabaret, et où un certain nombre de voisins étaient alors rassemblés. J’y aperçus Moser avec ses deux gardes qui soupaient dans un coin où j’allai les rejoindre. Vers le milieu de la cabane, autour d’un feu dont la fumée était recueillie par une sorte d’entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se tenaient accroupies. À l’aspect étrange du lieu, on eût pu se croire dans un wigwam de peaux rouges sans la conversation bruyante des fileuses réunies près de l’âtre. Le nom de Michelle plusieurs fois prononcé attira mon attention ; Michelle faisait les frais de la veillée, et il me parut, dès les premiers mots, qu’en fait de médisance la ville n’avait rien à apprendre à la forêt. L’élégante boisière déplaisait évidemment à tout le monde, sans que l’on pût s’accorder sur ses défauts. Les unes l’accusaient d’être hautaine, les autres trop familière ; on lui reprochait de ne songer qu’à faire fortune, puis de se ruiner pour paraître brave ; celle-ci la déclarait sans esprit, celle-là lui en trouvait trop ; il n’y avait unanimité que dans la malveillance. Quand on eut épuisé toutes les critiques, une jeune fille dont le teint couleur de taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie demanda pourquoi la Michelle ne venait point avec les autres à la veillée.

— Pauvre innocente ! répondit une seconde fileuse à mine aigre-douce, tu ne sais donc pas que quand les garçons soupent, on est sûr de les trouver au logis ?

— Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? demanda brutalement la noiraude.

— Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte montrer sa coiffe blanche.

— Vous croyez ça, la Landry ! interrompit tout à coup une voix.

Et la boisière parut à la porte de la cabane, le visage rouge et un peu essoufflée.

— Elle nous écoutait ! s’écrièrent les fileuses étonnées.

— Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir à les montrer quand elles sont blanches, reprit Michelle, qui désignait de l’œil la dormeuse en toile rousse de la Landry, et je n’ai encore visité aucun logis dans la coupe depuis mon arrivée.