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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/916

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selon qu’ils étaient sensibles ou non à la voix humaine ; une tradition forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde. L’homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre ; les animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous ceux qui avaient l’esprit ouvert et le cœur soumis se rangèrent du côté d’Adam, tandis que les violens et les stupides se faisaient les défenseurs du lion. L’homme remporta la victoire ; mais il fut chassé peu après du pays de délices qu’il habitait, et perdit ainsi la couronne du monde. C’est depuis que les animaux qui l’avaient combattu sont restés les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité d’alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été noyé dans les eaux du déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié ; mais, quand on la connaît, on n’a qu’à se montrer, et les fauves, qui ont été autrefois les soldats d’Adam, se le rappellent. Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l’entrée d’une des grandes rabines. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la route, où il dépouillait de leur écorce des branches de bourdaine. En apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la passée, il fit un geste d’avertissement qu’il réprima de son mieux en me voyant. Bon-Affût fouilla d’un regard rapide les avenues. — Eh bien ! dit-il en : s’arrêtant devant le jeune garçon, qui s’était remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon ?

— Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans lever les yeux.

— C’est s’y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n’es guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le soleil ait un œil fermé.

— Le jour n’est pas si long que la volonté, répondit Bruno.

— Et comptes-tu porter ce soir ta marchandise au Rozet ?

— Non, dit le jeune garçon, qui releva la tête en regardant Bon-Affût, la route est trop mauvaise du côté des boisiers ; voyez plutôt.

Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornières et les traces de pas tout récens. Le braconnier sembla particulièrement frappé de celles-ci qu’il reconnut sans doute, car je le vis échanger un regard avec Bruno, et après avoir hésité un instant :

— Monsieur n’a plus besoin de moi, dit-il brusquement ; il n’a qu’à suivre la rabine pour trouver les huttes des boisiers ; s’il veut presser un peu le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.

Je compris que cette détermination avait quelque motif que l’on ne voulait point me faire connaître, et dont il était par conséquent inutile de s’informer ; je pris donc congé de mon guide sans insister