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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/915

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s’y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards plus complaisans, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il se mit à répondre à chaque chant d’oiseau par un chant si merveilleusement imité, que l’oiseau trompé descendait de branche en branche et s’arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri ; les poules d’eau sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu’il semait sur le lac ; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère s’étaient arrêtés et nous regardaient d’un air presque effronté. Le braconnier sourit de ma surprise.

— Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il ; voilà long-temps que nous vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n’ont pu apprendre à se méfier.

— Alors vous ne leur tendez jamais de piéges ?

— Jamais ; ce serait tromper leur confiance ! Mais je rie vois pas la verdaude, d’habitude elle est plus alerte.

Il s’était approché de la flaque, et se mit à siffler d’une façon particulière ; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête triangulaire d’une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux ; je fis, malgré moi, un mouvement en arrière. — N’ayez pas de souci, dit Bon-Affût tranquillement, c’est une vieille camarade ; elle m’a reconnu, voyez ! La couleuvre était en effet sortie de la rosière ; elle nageait vers nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits sifflemens. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches sombres ; traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes ; elle s’élança d’un bond vers la rive, et, se lovant sur elle-même, elle arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras ; elle s’y enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s’enfoncer.

— Monsieur s’étonne de ma confiance, dit Bon-Affût, qui avait remarqué mon expression d’inquiétude et de dégoût ; mais ça n’a point de malice, c’est un aspic d’eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les bois, voyez-vous, on devient moins difficile pour sa compagnie ; on est heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi, quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes chétiveries ; alors je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font société.

Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il s’était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et d’observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer l’erreur de la vérité. Les fauves avaient été classés par lui en amis ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature