Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/912

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


elle, et les regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage semblaient sourire. La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l’humiliation qu’elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix ; mais les paroles du braconnier avaient déjà ramené la gaieté sur ce visage d’enfant, où le rire reparaissait à travers les derniers pleurs comme le soleil dans un rayon de pluie. Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le gazon éteignait le bruit de nos pas : aussi approchions-nous sans être aperçus. La voix du braconnier s’était insensiblement élevée, et je crus distinguer quelques mots dont l’accent étranger m’était bien connu. — On dirait qu’ils parlent breton ? fis-je observer à demi-voix.

— C’est la vérité ! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à mon diapason ; le Bon-Affût est né devers les bois de Camore, et, quand il est venu ici voilà une quinzaine d’années, il avait grande peine à parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à sa mignonne Louison, et celle-ci l’a enseigné à Bruno, si bien que, lorsqu’ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n’y entendrait rien. Écoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite pour le monde ?

Malgré l’opinion du fermier, je commençais à comprendre parfaitement.

— La paix ! la paix ! répétait Antoine d’un ton caressant je te dis que tu iras à l’assemblée prochaine et que tu seras la plus belle, oui !

— Le drap et la toile sont bien chers ! objectait la fillette, qui ne pleurait plus que d’un œil.

— Mais les chevreuils se vendent bien, répliqua le braconnier, et pas plus tard que demain il y en aura un à la ferme. Le père Louroux se chargera comme d’habitude de le faire arriver à Nantes.

— Et si les gardes veillent cette nuit ? demanda la Rousse tout-à-fait consolée.

— Ils ne veilleront point, répliqua Bon-Affût, j’ai un moyen sûr de les envoyer au fenil…

Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dénoncèrent notre approche ; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait à l’enfant la discrétion et se leva pour nous recevoir. Il reconnut évidemment en moi le voyageur aperçu le matin à l’auberge en compagnie de Moser, dont l’uniforme lui avait révélé les fonctions, car il prit subitement une expression défiante. Je m’efforçai de dissiper ses soupçons en expliquant, pendant le cours de l’entretien, ce qu’il y avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je n’étais ni le