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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/908

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— Eh bien ! les avettes ont-elles travaillé pour toi ? demanda Michelle, que la supériorité d’âge et de fortune rendait plus libre de langage.

— Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens, répliqua Bruno en nous montrant son vase plein de rayons récemment enlevés.

— Et où as-tu picoré ton sucre de chêne ?

— Là-bas, vers l’Epine des haies, au creux d’une bourdaine que j’ai enfumée. J’ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles se fatiguent à mon intention. L’année sera bonne pour la récolte des douceurs, vu que les lancygnés (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J’interrogeai Bruno sur l’abondance de ces nids d’abeilles, et j’appris qu’on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les connaissait presque tous ; mais la plupart se trouvaient placés hors de portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l’arbre, comme le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde. Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre la quête des magasins d’écureuils où il s’emparait des faînes, des châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d’hiver ; il vendait enfin des baguettes de bourdaine aux cagiers, de l’écorce de houx aux fabricans de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques oiseaux d’étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande n’avaient point réussi à le faire riche, mais semblaient le faire heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur sur les flots.

Michelle avait d’abord paru accepter la compagnie de Bruno avec empressement ; mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas de sa monture et demanda brusquement à Bruno s’il ne s’éloignait point trop de sa route.

— M’éloigner ! dit le jeune garçon, je me rapproche au contraire.

— Où vas-tu donc ?

— Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.

La boisière le regarda en face.

— C’est-il, connue ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude ? demanda-t-elle.

— Sur ma conscience, non ! dit Bruno d’un accent de sincérité ; je ne vais que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire goûter mon sucre d’avettes.

— Ah ! ah ! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour ne pas être forcé, c’est un cadeau que tu apportes à la Louison.

— A elle… et aux autres ! répliqua le jeune paysan un peu embarrassé.

— Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert ?

— Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu’il