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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/905

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aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d’écuelles ou de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s’établit là où frappe la cognée ; mais l’habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui vivent des produits forestiers, alors même qu’ils ne travaillent pas le bois de leurs mains. C’était le cas de Michelle, la jeune marchande qui colportait les ustensiles fabriqués au Gavre dans les foires des villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu’à les empêcher de distinguer le hêtre du bouleau. Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et retournait aux campemens des boisiers pour renouveler son approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection qui ne leur permettait point de me servir de guide : je demandai à Michelle s’il me serait permis de la suivre, en profitant de sa compagnie.

— Pourquoi donc pas ? dit-elle en riant ; la route du roi est ouverte à tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, monsieur pourra monter sur une de mes bêtes à la place des sébiles et des boîtes à sel.

J’acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m’aida à me hisser sur le bât recouvert d’un coussin de paille, et, après avoir échangé un adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre avec les gardes le fossé qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle. Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive humeur. Son oncle lui avait confié la vente des boiseries depuis l’âge de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne contre tous les accidens d’une vie nomade, la jeune paysanne avait acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis amuse par la nouveauté. À chaque rencontre faite sur le chemin, il y avait échange de confidences ou de railleries dans lesquelles le dernier mot lui restait toujours. C’était une grande fille d’environ vingt ans, plutôt leste que jolie, mais dont l’œil noir, le teint coloré, les dents blanches avaient un certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle n’excluait point la coquetterie ; elle se servait d’épigrammes comme d’hameçons pour arrêter les passans et les attirer. Un d’eux qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant reçut ses agaceries avec une majesté officielle dont je ne pus m’empêcher de rire.

— Ne faites pas attention, dit Michelle, qui avait remis sa monture au trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d’officier municipal.

Je demandai si c’était vraiment le maire du bourg.

— Qu’est-ce que vous parlez de bourg ! s’écria la boisière d’un air plaisamment scandalisé ; heureusement que la chevaline n’est pas de