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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/902

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bon sens, écrire sous forme de lettres à sa fille un livre immortel. Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Mme de Sévigné appelle les plus vieux bois du monde. Dès 1680, son fils avait fait abattre le dernier bosquet. « Votre frère, écrit-elle à Mme de Grignan, a trouvé l’invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s’acquitter. Toujours une soif et un besoin d’argent, en paix comme en guerre : c’est un abîme de je ne sais quoi, car il n’a aucune fantaisie ; mais sa main est un creuset où l’argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci : toutes ces dryades affligées, que je vis hier ; tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer ; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans dans l’horreur de ces bois… tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur. » On ne trouve au Buron d’autre souvenir de Mme de Sévigné que quelques lettres autographes et la chambre où elle couchait : c’est une petite pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées et encore garnie de meubles du XVIIe siècle.

Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de hêtre, dernière trace des forêts druidiques, percent un tapis de maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d’où nous nous dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui depuis long-temps déjà dessinait à l’horizon ses sombres contours. L’entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le duc de Bretagne l’ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le sollicitait, celui-ci jura Dieu qu’il n’aurait pas un Anglais pour voisin, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se vengea par un guet-apens célèbre dans l’histoire et auquel Voltaire a emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d’Adélaïde du Guesclin. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer la France du rang des nations. Je cherchai long-temps en vain la place de ce château, dont le nom éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que s’étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissans de la chrétienté ne forment plus qu’une imperceptible ondulation de terrain ; leurs décombres mêmes ont disparu sous les orties.

Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des vagues de la forêt, portant des fagots d’ajoncs ou de fougères qu’elles retenaient à l’épaule avec la pointé de la faucille ; des enfans couraient pieds nus