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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/825

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déplacée dans un excellent chapitre de Tom Jones. Il fait arriver son héros dans une auberge de village, au moment où un joueur de marionnettes représente, avec tout le decorum désirable, et avec des pantins presque aussi grands que nature (car on commençait à exiger de la vraisemblance, même aux marionnettes), les plus belles et les plus ennuyeuses scènes d’une comédie fort à la mode de Colley Cibber, le Mari poussé à bout (the provoked Husband). L’assemblée, où étaient réunis tous les beaux-esprits du lieu, se montra très contente de ce divertissement sérieux, convenable, sans aucune basse plaisanterie, sans gaieté, et, pour dire toute la vérité, sans le moindre mot pour rire. Après la pièce, le joueur, encouragé par la satisfaction non équivoque de son auditoire, crut pouvoir faire remarquer que rien, dans le siècle actuel, ne s’était autant perfectionné que les marionnettes, et qu’en mettant de côté Punch, sa femme Jeanne et tous les quolibets à leur usage, elles étaient parvenues à prendre place parmi les spectacles raisonnables. « Je me souviens, ajoutait-il, que, quand j’ai commencé ma carrière, on débitait encore force niaiseries pour faire rire la foule ; mais rien ne tendait à améliorer les dispositions morales des jeunes gens, ce qui certainement doit être le but principal des marionnettes. » Au milieu de l’assentiment universel, Tom Jones se permit d’émettre un léger doute sur ce progrès prétendu. Il ne pouvait, pour son compte, s’empêcher de regretter son vieil ami Punch, et il avait grand’peur qu’en supprimant ce personnage, ainsi que Jeanne, sa joyeuse compagne, on n’eût gâté les marionnettes. La prétendue moralité de ce nouveau genre de pièces reçut presque aussitôt un fort grave échec. Une des filles de l’auberge, surprise dans une conversation peu décente avec le compère du joueur, donna effrontément pour excuse qu’elle n’avait fait que suivre l’exemple de la belle dame que tout le monde venait d’applaudir dans le Mari poussé à bout ; ce qui fournit à l’hôtesse, qui n’avait encore rien dit jusque-là, l’occasion naturelle de se plaindre hautement des mauvais principes que les marionnettes répandaient dans les campagnes et de regretter le temps où les puppet-players ne jouaient que des pièces irréprochables, comme le Vceu téméraire de Jephté, dont on ne pouvait jamais tirer aucune mauvaise interprétation [1].

On voit qu’à l’époque où nous sommes parvenus il s’était formé, à l’exemple des grands théâtres, une école de marionnettes déclamatoire et sentimentale à laquelle appartenaient, je pense, Russel, un des plus renommés successeurs de Powell, et l’infortunée Charlotte Charke, fille du poète et comédien Colley Cibber. Cette femme, d’un esprit et

  1. History of a foundling, liv. XII, ch. V et VI. L’éditeur de Punch and Judy accuse Fielding d’une étrange méprise pour avoir donné à mistress Punch le nom de Jeanne. Je crois que ni Swift, qui lui donne le même nom, ni Fielding ne se sont trompés ; le nom de Judith est plus moderne.