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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/805

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équivoque que lui adresse un dramatiste contemporain, présentait une suite de tableaux (sights) plus faits pour plaire aux yeux qu’à l’esprit [1]. Quant aux pièces sur des sujets profanes, Ben Jonson nous en fait connaître deux, Rome et Londres, qu’il associe à Ninive, et qui offraient probablement, comme celle-ci, un spectacle plus pittoresque que dramatique [2].

Après avoir vu les motion-men s’approprier sans scrupule les passages les plus saillans des mystères et des moralités, on ne s’étonnera, pas de les voir agir avec la même liberté à l’égard des premières œuvres du théâtre régulier : « J’ai vu, dit un des personnages d’une vieille comédie, toutes nos histoires (c’est-à-dire toutes nos chronicle-plays) jouées par les marionnettes [3]. » En effet, les pièces tirées de l’histoire nationale attiraient particulièrement la foule. Lanthorn Leatherhead (Lanterne Tête-de-cuir), un excellent type de puppet-player, que Ben Jonson a introduit dans sa Foire de Saint-Barthélemy, se rappelant les plus beaux succès qu’il a obtenus dans sa carrière, s’arrête avec complaisance aux chronicle plays :

Oui, dit-il, Jérusalem était une superbe chose, et Ninive aussi, et la Cité de Norwich [4], et Sodome et Gomorrhe, avec l’émeute des apprentis et le saccage des mauvais lieux au mardi gras ; mais la Conspiration des poudres ! c’est là ce qui faisait pleuvoir l’argent ! Je prenais dix-huit à vingt pence par personne, et je donnais neuf représentations dans,une après-midi. Non, rien ne nous réussit mieux que les pièces tirées de nos troubles domestiques ; ces sujets sont aisés à comprendre et familiers à tous [5].

Dix-huit à vingt pence d’entrée était un prix considérable et exceptionnel, car notre ami Lanterne nous apprend ailleurs que le taux habituel des places aux puppet-shows était beaucoup moins élevé. En effet, avant l’ouverture, il fait annoncer et tambouriner le spectacle (aujourd’hui on se sert de la trompette), et il place à la porte un gaillard aux poumons robustes qui se met à crier : « Entrez, messieurs, entrez ! c’est deux pence par personne, deux pence ! un excellent jeu de marionnettes ! le meilleur jeu de marionnettes qu’il y ait dans toute la foire ! »

  1. Lingua, acte III, sc VI.
  2. Every man out of his humour. -Works, t. II, p. 19.
  3. M. Gifford cite ce passage sans indiquer dans quelle ancienne pièce il l’a trouvé. Voyez the Works of Ben Jonson, t. IV, p. 532 et note.
  4. Norwich a été brûlée par les Danois, forcée de se rendre par la famine à Guillaume-le-Conquérant, et enfin ruinée par la révolte de Kett, le tanneur de Windham, sous Édouard VI. Je ne sais quelle est celle de ces catastrophes qui a fourni le sujet de la motion mentionnée par Lanthorn Leatherhead.
  5. The Bartholomew Fair, acte V, sc. I.