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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/800

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de marionnettes [1]. Il joue encore sur ce dernier sens et sur le sens propre de mouvement dans une de ses meilleures pièces, Every man out of his humour. Avant le lever du rideau, il nous montre Asper, l’auteur supposé de la comédie qu’on va jouer, apostant près de la scène deux de ses affidés auxquels il recommande de bien examiner l’ouvrage et surtout de juger de l’effet qu’il va produire sur l’auditoire :


Observez bien, dit-il, si, dans cette rangée de spectateurs, vous ne remarquez pas un galant qui, pour se donner des airs de connaisseur, s’assied de la sorte, pose ainsi le bras, tire son chapeau de cette manière, crie, miaule, hoche la tête, frappe de sa main son front vide et montre sur son visage plus de mouvemens (motions) que dans les nouvelles pièces de Londres, Rome et Ninive (New London, Rome or Nieniveh) [2].


Ailleurs, dans the silent Woman, le même écrivain applique, avec encore plus de bizarrerie, ce mot motion à deux idées tout-à-fait contraires, à l’idée de silence et à celle d’agitation. Le protagoniste de cette comédie est un M. Morose que la liste des personnages nous fait connaître pour un gentilhomme qui n’aime pas le bruit. Il a pensé faire merveille en épousant une femme qu’il croyait muette et qui n’est ni muette ni femme. Épicène, comme son nom érudit l’indique, est un jeune homme vêtu d’habits féminins. Grande est la stupéfaction de M. Morose aux premières paroles qu’il entend sortir de la bouche de la fausse muette « O ciel ! vous parlez donc ? — Assurément, reprend celle-ci ; pensiez-vous avoir épousé une statue par hasard, ou un automate (or a motion only), ou une marionnette française (or a french puppet), dont un fil d’archal fait tourner les yeux [3], ou une idiote sortie de l’hôpital qui se tient coi, les mains ainsi croisées, et vous regarde avec une bouche de carpe [4] ? » Et en effet la silent woman parle si bien et si haut, et fait un tel vacarme au logis, qu’au cinquième acte le malheureux ami du silence, assourdi et aux abois, s’écrie dans son désespoir : « Vous ne savez pas quel supplice j’ai enduré pendant tout le jour ! Quelle avalanche de contrariétés ! Ma maison roule dans un tourbillon de bruit ; j’habite un moulin à vent ; le mouvement perpétuel est ici et non pas à Eltham. » L’auteur oppose par un badinage intraduisible les mots perpetual motion, pris dans le sens propre et ordinaire, aux motions tirées

  1. Cynthia’s Revels, acte I ; Works, t. II, p. 252, édit. Gifford.
  2. La force du sens amène ici nécessairement le mot motions (pièces de marionnettes). Voyez Every man out o f his humour ; Works, t. II, p. 19.
  3. Il faut noter ce témoignage bien remarquable que l’Angleterre rend au mécanisme de nos marionnettes. Jusqu’ici je n’ai pas trouvé à cette date (1609) un renseignement aussi précis dans les auteurs français.
  4. Epiccene or the silent Woman, acte III, sc. II ; Works of Ben. Jonson, t. III page 406.