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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/785

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un cabinet intermédiaire dont le duc de Terceira aurait eu la présidence. Malheureusement, le roi n’a pu résister assez pour appuyer cette combinaison, il n’a pu garder l’armée qu’il commandait ; à peine l’état-major l’aura-t-il suivi dans sa retraite. À Coimbre, par exemple, deux régimens se forment sous ses yeux en ordre de marche ; il donne le commandement : les troupes tournent le dos à la route qu’il leur indique, criant en passant devant lui que c’est à Oporto et non pas à Lisbonne qu’elles veulent aller. Le duc de Terceira n’a pu se faire une longue illusion sur la possibilité de composer un ministère qui ne fût point à la discrétion du vainqueur. Dès le 28 avril, celui-ci écrivait cette lettre, datée de son quartier-général : « Dans la dernière dépêche que j’envoyais à votre excellence (nous l’avons citée il y a quinze jours), je lui marquais la nécessité de remplacer le ministère par un autre qui eût la confiance du pays. Aucun des membres de la majorité parlementaire qui a soutenu un ministère corrupteur et corrompu ne saurait mériter cette confiance. Qu’il plaise à votre excellence faire savoir à la reine, avec le plus grand respect, que ce n’est point pour préparer le retour du comte de Thomar au ministère dans six mois ou dans un an, que le duc de Saldanha a tiré l’épée du fourreau. »

Voilà du moins le vrai langage d’un conspirateur militaire, et il est facile de découvrir le mobile de la révolution sous ces phrases orgueilleuses : on connaît là que c’est le tempérament qui parle. Voulez-vous au contraire avoir une idée de cette creuse éloquence qu’inspirent des opinions auxquelles on ne tient que pour la forme, voulez-vous voir ce que deviennent nos modernes doctrines constitutionnelles à travers la rhétorique des langues pompeuses du midi ? lisez la proclamation du colonel Moniz, qui, le lendemain de la révolte, s’intitule déjà commandant de la 3e division militaire. Le duc de Saldanha soulève les régimens non pas seulement contre la reine et contre le ministère, mais contre les représentans légaux du pays, contre les chambres ; le colonel Moniz donne à ses soldats l’exemple de la défection : — l’un et l’autre ne trouvent rien dans cette conduite qui gâte ou qui gêne leurs beaux sentimens libéraux. Ces promoteurs d’anarchie militaire sont, à les entendre, des champions de liberté : « Soldats ! tous les Portugais désirent la liberté et l’ordre. Ils désirent cette liberté accordée par l’immortel empereur dom Pedro, mais pure et non pas imaginaire. Leur désir a été comprimé, et c’est pour leur permettre de l’exprimer librement que le noble duc de Saldanha en appelle à l’armée portugaise. La brave garnison d’Oporto a dans ce jour consolidé la vraie liberté derrière les murailles de la cité invincible. Soldats ! le brave maréchal sera bientôt ici pour vous conduire ; toute l’armée vous imitera ; la reine et la charte seront sauvées. Longue vie à sa majesté la reine dona Maria ! Hurrah pour la charte constitutionnelle de la monarchie ! hurrah pour le noble maréchal duc de Saldanha ! hurrah pour la brave garnison d’Oporto ! hurrah pour les braves habitans de la cité invincible ! » Est-il un plus curieux et plus hypocrite mélange de toutes les emphases à la fois, de celle du soldat et de celle du tribun ? Nous voulons encore espérer que sir Hamilton Seymour n’y sera point trop sensible, et ne se prêtera point trop à l’empire du duc de Saldanha, fût-ce, comme le prétendent les feuilles anglaises, par amour platonique pour les institutions parlementaires : il pourrait bien pousser ainsi au-delà du but et aboutir, sinon au despotisme militaire, peut-être au désordre d’un gouvernement septembriste. Qu’est-ce que gagnera