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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/778

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pour tout le monde que des sentimens de convention. L’état aurait beau vouloir être gai, on ne force pas les gens à rire. L’état, surtout quand il est rentré dans de sages mains, l’état n’est pas un être abstrait qui vive en dehors, au-dessus de la nation : l’état, c’est vous et moi, comme c’était jadis le roi Louis XIV. Essayez donc de trouver quelque manifestation enthousiaste pour faire honneur aux origines de la république ! vous verrez bien pourquoi le gouvernement n’y réussit pas mieux : l’inspiration manque, et comment ne manquerait-elle point ?

Comparez la fécondité d’une idée sérieuse à l’avortement d’une idée fausse ! Voyez seulement cette riche décoration du palais de cristal : voilà certes des gages positifs et précieux pour prouver en faveur de la pensée qui les a réunis, pour assurer sa juste importance à la solennité qu’on inaugure. Tous les produits bruts de la nature transfigurés et multipliés sous toutes les formes, par tous les arts humains, sans distinction, sans exclusion de provenance, d’atelier, de climat et de race, quel plus majestueux enseignement ! quelle plus haute philosophie ! Revenons en France, à Paris, sur nos ponts, dans nos promenades. Nous étions, l’année dernière, en pleine Égypte de Sésostris ; nous sommes pour celle-ci au cœur du paganisme ; nous adorons Neptune, nous construisons à sa ressemblance des statues de plâtre que nous dressons par-dessus des cascades de toile cirée. Nous dépensons à cela quelques centaines de mille francs, et le lendemain il nous en reste du gâchis ou des lambeaux ; mais nous avons du moins la consolation d’imaginer que nous nous sommes gratifiés d’un divertissement national. À qui s’en prendre s’il n’est pas plus vif ? Les républicains de vieille souche, que l’expérience a condamnés à laisser gouverner la république par d’autres qu’eux, diront probablement que la chose irait bien mieux et serait bien plus goûtée, s’ils en avaient encore le soin. Hélas ! on les a vus à l’œuvre. Il leur siérait bien vraiment de se moquer des beef-eaters et des goldensticks de sa majesté Victoria ! Ce n’est pas eux qui s’amuseraient à des pastiches du moyen-âge ! Ils gardent leurs fracs noirs avec une austérité puritaine, mais ils servent au peuple les vieilles toiles de David ; ils recommencent à copier les Romains et les Grecs pour former les Français au civisme ; ils ont pour embellir leurs cérémonies des faisceaux de bois peint, des bœufs aux cornes dorées et des vierges à tant par tête. Non, les républicains qui nous ont gouvernés n’ont rien là-dessus à reprocher aux réactionnaires qui nous gouvernent. Je ne prétends pas qu’on ne pouvait point bâiller au nez du Neptune de plâtre : — il fallait rire de pitié ou se détourner par dégoût devant les mascarades de chair et d’os qui illustraient à leur guise la fraternité naissante.

On se heurte là, nous le répétons, on se heurte contre une irrémédiable impossibilité. Il est impossible d’instituer une solennité véritable à propos d’un accident ou d’un prétexte. L’exposition de Londres n’est pas un caprice ; elle est le couronnement le plus logique de ces réformes qui ont renouvelé depuis quelques années toute l’économie matérielle et sociale de l’Angleterre ; elle est en quelque sorte un appel fait au monde, que l’Angleterre prend ainsi à témoin du ferme propos avec lequel désormais elle s’engage dans les voies salutaires de la liberté commerciale. Si nous voulons mieux apprécier à ce point de vue la portée de l’exposition universelle de Londres, rappelons-nous seulement la vivacité avec laquelle nos protectionistes empêchèrent ici qu’on essayât modestement et en petit quelque chose d’analogue lors de l’exposition