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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/767

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Quand la guerre éclate, chaque scheik ou noble d’un rang inférieur se range sous les ordres des scheiks du premier ordre, qui sont censés obéir à un sultan ou scheik-kebir. La vérité est qu’ils se gouvernent eux-mêmes, et que toutes les résolutions importantes sont prises dans des assemblées des principaux scheiks. Les Touaricks de Ghat présentent un effectif de dix mille guerriers, ce qui suppose une population de soixante mille ames, y compris les vieillards, les enfans, les femmes et les esclaves. Leur équipement militaire se compose d’un long couteau suspendu sous le bras gauche par un large baudrier de cuir, d’un glaive semblable aux épées à deux mains des anciens chevaliers, et dont la poignée est en forme de croix ; ce glaive s’attache sur le dos de telle manière que la poignée passe au-dessus de l’épaule ; enfin ils portent une lance à la main. Cette dernière arme n’a souvent qu’un manche de bois, mais souvent aussi elle est tout entière en métal, et principalement en fer. Ils ont aussi des javelots dont ils se servent alternativement comme de cannes ou comme de moyens d’attaque et de défense. Quant au fusil arabe, ils le méprisent. — Que peut-on faire d’un fusil contre une épée ? — disent-ils. Il ne faut pas oublier leur monture. Le mahry est au chameau arabe natif de la côte ce que le limier est au chien ordinaire. Les Touaricks le dressent pour la course et pour la guerre, et rien n’égale son agilité et la rapidité de sa marche. Il est plein de feu et de vigueur. Monté sur son mahry, dont le harnais est de couleurs et de formes variées selon le caprice de son propriétaire, le Touarik, armé de sa dague, de sa grande épée et de sa lance, part pour une expédition de guerre, prêt à tout oser sans rien craindre, si ce n’est Dieu et les dénions. En 1844, les Touaricks de Ghat ont fait une incursion sur le territoire aride et sablonneux qu’habitent les bandits du nord, les Arabes Shanbahs. Pendant des journées, des semaines et des mois entiers, ils poursuivirent leurs ennemis, et, durant cette longue campagne, ils passèrent sept jours et sept nuits sans prendre aucune nourriture, sans boire une goutte d’eau, mais suivant incessamment et tuant leurs adversaires, qui enfin disparurent, cachés en des trous creusés sous les sables. Du reste, les Touaricks ne mangent ordinairement que de deux jours l’un. Cette extrême sobriété, qui, sans être poussée aussi loin, est en général dans les habitudes de tous les habitans du désert, n’empêche pas le peuple dont nous parlons d’arriver à un développement de force physique tel que la plupart des Touaricks seraient regardés comme des géans en Europe.

Sur l’une des places de Ghat se trouvent des rangées de bancs disposés en gradins. C’est un spectacle imposant de voir les Touaricks assis sur ces degrés le soir avant l’heure du repos. Ils sont placés les uns auprès des autres, en phalange serrée et profonde, comme les esprits de Milton dans le pandémonium. L’aspect sombre de leurs figures à moitié voilées par le litham qui couvre la bouche et une partie des joues donne une grande vraisemblance à cette comparaison. Leurs lances sont plantées devant eux dans le sable, prêtes pour le combat ou pour la pompe guerrière. — « J’ai passé bien des fois, dit M. Richardson, le long de ces forêts de lances, et je n’ai pu regarder, sans éprouver un sentiment d’effroi, ces noires figures, à l’expression énigmatique, accroupies dans le plus profond silence et la plus complète immobilité. » Mais qu’une rumeur se fasse entendre dans la ville ; qu’un bruit, un accident, une bagatelle éveille