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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/759

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considérables ; on voit des femmes même entreprendre, sans protection, des voyages de longue durée sur les sables du Sahara. Le plus grand danger qu’on y peut courir, après celui de rencontrer des bandes de maraudeurs, est de perdre sa route. On lit souvent dans les relations de voyages le récit de souffrances qu’ont éprouvées des voyageurs égarés au milieu des forêts du Nouveau-Monde. Il est aisé, dit-on, de s’y perdre et d’y errer long-temps en tournant dans le même cercle. Sur une surface plane, qui s’étend de tous côtés et se perd à l’horizon sans présenter à la vue un seul point de repère, un seul arbre, un seul rocher, il est aussi très difficile de suivre une ligne droite. Nous avons tous vu des enfans s’essayer à marcher les yeux bandés sur une pelouse bien unie. Pas un ne maintient sa ligne ; tous en dévient : celui-ci incline à gauche, celui-là penche vers la droite. Le touriste, lancé au milieu de l’océan de sable, s’éloigne de sa route par la raison qui fait que ces enfans s’écartent de la leur. Le voyage de M. Richardson a été marqué par une aventure de ce genre.

C’était aux environs d’un amas de rochers jetés les uns sur les autres avec cette régularité que la nature affecte souvent dans ses désordres même. Ces pierres, sorties du sein de la terre au milieu de quelque convulsion volcanique, ressemblent, dit-on, aux ruines d’un édifice gothique, et les Arabes, grands amateurs du merveilleux, ont désigné ce lieu sous le nom de « Château-des-Démons. » D’après la tradition, les esprits habitent ces ruines gigantesques ; ils y gardent un trésor, comme les génies des Mille et une Nuits. Malheur à l’imprudent qui visiterait leur demeure, la nuit surtout ! il y serait évidemment initié à de terribles mystères. À quatre heures après midi, la caravane dont M. Richardson faisait partie s’arrêta à quelque distance de ce redoutable château. Le voyageur anglais, voulant montrer aux disciples de Mahomet combien le christianisme le mettait au-dessus de leurs terreurs superstitieuses, résolut de visiter seul le Châteauo-des-Démons. Il partit, armé d’une lance et d’un sabre. Dès qu’il eut perdu de vue le campement et qu’il se vit couvert de l’ombre épaisse des rochers, il se sentit en proie aux craintes que la mystérieuse solennité du lieu est faite pour inspirer. Involontairement ses regards sondèrent avec inquiétude les environs, comme pour s’assurer qu’il ne s’y trouvait ni démons ni bandits. Rassuré par l’immobilité des objets, ses pensées se tournèrent vers la science ; il voulut satisfaire la curiosité des badauds du British Museum en rapportant des spécimens géologiques du célèbre palais qu’habitent les esprits au cœur même du Grand-Désert. Il ramassa quelques fragmens et quelques cailloux, puis il se mit à contempler les aiguilles pyramidales des rochers. La pensée lui vint de gravir une de ces monstrueuses excroissances du sol ; mais, toute réflexion faite, il vit dans cette entreprise un petit avantage, une grande fatigue, sans compter la chance d’être précipité d’un de ces sommets et de se rompre les membres. Il tourna donc décidément le dos au palais des démons, sans avoir eu le moindre rapport avec un de ses habitans immatériels ; il reprit ou du moins il crut reprendre le chemin du campement.

Déjà le soleil descendait rapidement à l’horizon. M. Richardson eut la malheureuse idée de se diriger par la voie qui lui parut la plus courte. « Je recommande, dit-il, à tous les voyageurs qui me suivront dans le Sahara de ne jamais chercher à abréger leur route, surtout en une partie du désert qu’ils