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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/758

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c’est ce qui fait sans doute qu’il fermait les yeux sur ses peccadilles. Saïd dérobait la provision d’eau du bon blanc, il en buvait la majeure partie, et il distribuait le reste à ses connaissances ; mais M. Richardson, quand il le surprenait en flagrant délit de vol, eût dit volontiers comme Orgon : « Le pauvre homme ! » Quand on est négrophile, on se montre souvent aussi implacable pour les ridicules et les erreurs des blancs qu’on est indulgent et faible pour les sottises des noirs. M. Richardson est un curieux exemple de cette inconséquence. Sa critique est amère et mordante quand il s’agit d’Européens : nous autres Français surtout, nous avons le privilège d’exciter sa verve satirique. Il est pleinement imbu des vieux préjugés contre la France que l’Angleterre a long-temps nourris, et que la plupart des hommes éclairés des deux nations savent aujourd’hui mépriser ; mais, quant à ce qu’on appelle le préjugé de couleur, M. Richardson ne peut pas en supporter la pensée sans une violente irritation. Il se livre sans scrupule à l’antipathie contre nature que lui inspire notre nation, avec laquelle il est en communauté d’origine, de civilisation et de croyance, et il s’émeut à l’idée de l’éloignement instinctif qu’éprouvent réciproquement la race blanche et la race noire que Dieu semble avoir voulu séparer l’une de l’autre, ici par le désert, là par la vaste ceinture de la mer ! Telle est la logique de l’esprit de système.

Au Sahara, les sources sont plus précieuses que l’or, et, au terme d’une longue course, on donnerait volontiers tous les diamans des mines de l’Inde pour les perles liquides d’un ruisseau. Les fontaines du désert tantôt jaillissent à fleur de terre, et, dans ce cas, elles sont protégées très souvent par de petits monumens ou par des pierres et des broussailles amoncelées ; tantôt elles coulent en grandes nappes sous les sables en des vallées que connaissent les chefs des caravanes : il suffit alors d’écarter la croûte sablonneuse qui les couvre, et l’on voit aussitôt sourdre l’eau pure, fraîche et plus délectable cent fois pour le Maure altéré que les vins des plus grands crus. Quelquefois les sources gisent à des profondeurs considérables, en des espèces de puits creusés par la main des hommes. On y descend en s’appuyant aux aspérités des parois, en s’accrochant aux plantes qui y croissent. Tout autre qu’un habitant du Sahara perdrait l’équilibre dans cette manœuvre délicate. Telle est cependant la sécurité des Maures du désert, en descendant au fond de ces puits, qu’ils s’y querellent, qu’ils s’y poussent mutuellement et qu’ils y échangent force gourmades. Le bord des sources est en effet le théâtre de disputes continuelles causées par le désir qu’éprouve chaque voyageur d’être des premiers à étancher sa soif et à abreuver ses bêtes. En général, le volume d’eau que produit chaque fontaine est des plus minces ; il est vite épuisé, et les traitants sont obligés d’attendre que le bassin se remplisse de nouveau. Les acrobates les plus renommés ne sont pas plus agiles sur leurs cordes tendues que les Maures et les Arabes le long des parois de leurs puits. Les doigts des pieds posés sur des pierres en saillie, une main fermement attachée à quelque racine pendante, ils réservent l’autre pour frapper leurs voisins, et pendant tout le temps que dure la descente, c’est un concert de cris et de querelles où les adversaires se prodiguent les épithètes de chien et d’infidèle, de chrétien et de juif, ce qui est tout un pour les musulmans de ce pays.

Beaucoup d’habitans des oasis traversent seuls, dans le désert, des espaces