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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/672

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furie, et, descendant des hauteurs qui lui avaient un instant fait obstacle, il tourbillonnait en labourant la neige qu’il soulevait et éparpillait de tous côtés. La nuit précédente, nous avions entendu les hurlemens des loups, auxquels avaient incessamment répondu les aboiemens des chiens en vedette sur chaque maison. Au jour, nous eûmes la satisfaction de voir ces loups se promener par bandes, et venir, à quelques centaines de pas, flairer les troupeaux, dont les pâtres nous dirent qu’ils trouvaient toujours moyen de dérober quelques brebis.

Le second jour ne se passa pas mieux que le premier, et nous dûmes encore renoncer à quitter Daar. L’ambassadeur envoya bien quelques hommes de corvée pour essayer de faire une trouée dans la partie la plus difficile à franchir ; mais ce travail, sans cesse détruit par le vent et par les éboulemens de la neige, n’amena aucun résultat. Cependant notre tchiaouch-bachi, le brave Fesy, s’était hasardé à pousser son cheval tant qu’il le put vers le sommet de la montagne, là où nous devions passer ; il revint, le soir, assurer que, si le temps n’était pas plus mauvais, nous pourrions tenter le passage le jour suivant. Cette espérance fut accueillie avec joie par tous ; nous avions hâte, coûte que coûte, de quitter l’affreux séjour où nous étions retenus. Nous préférions la fatigue et les dangers d’un chemin, quelque pénible qu’il fût, à notre immobilité au fond des antres enfumés où nous partagions la vie la plus triste avec de vrais sauvages.

Le lendemain, le ciel étant un peu moins noir, nous pliâmes bagage. Quarante hommes étaient partis avant le jour, avec pelles et pioches, pour faire une tranchée dans la neige au point le plus difficile. L’expérience que nous avions de ces marches, les pertes que nous avions faites dans la dernière, nous firent juger qu’il serait prudent que quelques-uns de nous marchassent derrière la caravane pour être sûrs qu’aucune des charges ne serait abandonnée, dût-on la faire porter aux muletiers eux-mêmes. Notre troupe, ainsi escortée et précédée par les travailleurs, se mit en mouvement. Grace aux précautions prises, nous passâmes, mais ce ne fut pas sans des chutes recommencées à chaque pas, et sans acquérir la preuve de ce qu’il y avait de fondé dans les craintes que nous avaient témoignées les officiers turcs qui nous accompagnaient. Nous rencontrâmes en effet, en plusieurs endroits, ensevelis sous la neige, des hommes et des animaux qui, moins heureux que nous, avaient tout récemment été surpris par l’ouragan et n’avaient pu lui échapper. Ces funèbres jalons nous indiquaient le chemin, qui fut long et pénible, et que nous finîmes huit heures à parcourir.

Au-delà de ce dangereux passage, nous trouvâmes un pays plus facile, où nous n’avions plus qu’à suivre lentement le guide marchant en tête de la caravane. Nous traversâmes plusieurs fois sur la glace le Mourad-Tchaï,