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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/650

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LE CHARCUTIER.

Ah ! malheureux, je suis perdu. Seul, chez lui, ce vieillard est le plus raisonnable des hommes ; mais, quand il est une fois assis sur les bancs, il perd la tête et fait cent sottises. — Que lui promettrai-je pour le gagner ?… Écoute, mon ami, vois-tu, si tu me nommes, les anchois ne coûteront plus que deux oboles la livre ; on les prendra chez les marchands. L’hiver, les foulons seront contraints de fournir des tuniques en drap à tous ceux qui en auront besoin ; ceux qui n’auront ni lit, ni couverture, iront coucher, après le bain, chez les pelletiers. Les marchands de farine donneront aux pauvres trois mesures pour leur nourriture ;… sinon, on les pendra. Que t’en semble ? Cela te convient-il ?

(Entre Lysistrata, femme de Populus. Cléon a promis à Lysistrata de demander l’émancipation des femmes ; c’est ce qui la détermine à intervenir contre le charcutier.)

LYSISTRATA.

Mon cher mari, n’écoute pas ce vilain homme avec ses cordes de saucisses ; toutes ces belles paroles sont pour faire ripaille à tes dépens. Il est comme les nourrices qui mâchent les morceaux, mais qui en avalent les trois quarts et donnent seulement le reste à leur poupon. Il te promet des merveilles, et cependant il te laisse durement assis sur la pierre, toi qui as versé ton sang à Marathon !

CLÉON

Cher Populus, voici un coussin que j’ai rempli moi-même. Soulevez-vous un instant, reposez plus mollement ces membres qui ont tant fatigué sur le banc des rameurs à Salamine. (Il place un coussin pour faire asseoir Populus.)

POPULUS, s’asseyant.

Par ma foi ! voilà une attention digne d’un véritable ami du peuple ; tu es un digne fils d’Harmodius.

LE CHARCUTIER.

Allons donc, cet homme ; avec tout son amour, qu’a-t-il donc fait pour toi ? Il te donne un coussin ; mais il t’a vu sans pitié habiter dans des baraques, dans des antres, dans de misérables greniers où il te laisse grelotter ou t’enfumer. Ton ami, cet homme ! T’a-t-il jamais donné une semelle, une seule semelle en cuir pour ressaveter tes souliers ?

POPULUS.

Non, en vérité !

LE CHARCUTIER.

Eh bien ! voilà l’homme jugé ! Moi, j’ai acheté pour toi cette paire de souliers toute neuve, et je t’en fais présent.

POPULUS

Par Jupiter ! dans mon opinion, aucun citoyen n’a mieux mérité du peuple que toi ; nul autre n’a montré plus de zèle pour la république. Seul tu gouverneras ; le trident en main, tu commanderas aux alliés.

CLÉON.

Mais toi, tu vois ce vieillard sans culotte [1], et jamais tu ne lui en as donné une pour l’hiver. Tiens, je te donne celle-ci, mon bonhomme.

  1. En grec, sans tunique.