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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/637

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où les hommes grandissent de toute la perspective de la scène, plaisait à son génie. On sait sa prédilection pour Corneille : à Sainte-Hélène, il se faisait lire ou lisait lui-même à haute voix ses tragédies, en cherchant à se rappeler l’accent et les inflexions de Talma. Le décret, de Moscou, sur lequel repose encore l’organisation du Théâtre-Français, et où l’on crut voir une sorte d’affectation puérile à régler au milieu du fracas de la guerre des intérêts et des débats de coulisse, n’est peut-être que la preuve de l’attention continue que son esprit accordait au sujet qui nous occupe aujourd’hui.

La restauration accepta le régime que les décrets de l’empire avaient fait aux théâtres. Seulement l’esprit d’opposition développé par les nouvelles formes de gouvernement rendit plus difficile le rôle des censeurs ; les moindres allusions échappées à leur examen, ou même créées par la complicité des spectateurs, qui les saisissaient avec avidité, donnèrent lieu plus d’une fois à de véritables scandales : les exemples en sont encore présens à la mémoire de toute notre génération.

Le gouvernement de juillet essaya d’abord de vivre avec la liberté des théâtres ; cette tolérance de quelques années, même avec l’appui que l’autorité trouvait dans la continuation du régime des privilèges, fut laborieuse et pleine de périls. Plusieurs fois, pour maintenir la paix publique, le ministre de l’intérieur fut obligé de défendre arbitrairement la représentation de certaines pièces : un jour, à la Porte-Saint-Martin, le théâtre fut occupé par les gendarmes au moment où on allait lever la toile. La loi de 1835 rétablit enfin la censure.

Les remèdes les meilleurs ne valent que si le médecin et le malade sont d’accord pour les appliquer jusqu’au bout. Souvent la volonté du premier est incertaine et molle, ou le tempérament du second trop affaibli par le mal même ; c’est ce qui arriva précisément ici. Le gouvernement, gêné par les précédens de l’opposition libérale, était embarrassé de l’arme qui lui était confiée. À son tour, la société, préoccupée des affaires et des plaisirs du jour, se plaisait, sans en comprendre les ravages, à toutes les œuvres déréglées de l’imagination. La censure théâtrale ne devint jamais ce qu’elle devrait être, un instrument de direction morale pour les esprits ; son rôle se borna à ôter au mal les traits les plus grossiers par lesquels la conscience publique, — qui sait ? — eût peut-être été réveillée et effrayée. D’ailleurs on ne tenta rien pour faire respecter ses décisions, pour leur donner crédit, et autorité : il suffisait d’être un auteur en renom ou de compter de nombreux amis à la chambre pour n’avoir rien à redouter.

Cependant, attaqués par la presse et l’opposition, mal soutenus par le pouvoir, les censeurs accomplissaient leur tâche difficile sans conviction et avec une secrète défiance de leur droit. Rien de plus fatal pour : tous les pouvoirs qu’une telle incrédulité. C’est le respect qu’on a de soi-même qui commande le respect aux autres, et jamais prêtre incrédule