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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/525

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de ces compositions, je reconnais volontiers qu’elles occupent un rang très élevé dans l’histoire de la peinture ; mais je suis loin. de croire que Lesueur, en visitant l’Italie, eût entamé l’originalité de son génie. Ce qu’il a trouvé dans, le travail solitaire et persévérant, peut-être l’eût-il rencontré avec de moindres efforts ; si la fortune lui eût permis de consulter l’Italie. Les génies les plus spontanés dans toutes les branches de l’imagination, poètes, peintres, statuaires, architectes, musiciens, sont là, pour protester contre cette doctrine qui veut nier la fécondité de l’exemple. Byron, dont personne sans doute ne contestera le caractère personnel, que nul n’essaiera de confondre avec le troupeau des imitateurs ; Beethoven, qui s’est signalé dans son art par des pas de géant, connaissaient parfaitement le passé, et ne l’ont pourtant pas reproduit servilement. Le sueur, interrogé sur les doutes et les défaillances de ses études solitaires, n’eût pas manqué d’accueillir par une légitime ironie cette apothéose de l’intelligence réduite à elle-même, obligée de trouver dans la réflexion les ressources que des œuvres nombreuses auraient pu lui fournir. Qu’on ne me parle pas des génies privilégiés qui ne relèvent que d’eux-mêmes, qui ont reçu du ciel une puissance imprévue, qui puisent dans leurs souvenirs comme dans une source intarissable, et peuvent se passer de l’enseignement de leurs devanciers ; un tel argument ne saurait être invoqué, car les génies privilégiés n’ont jamais fait loi. Géricault le sentait bien, et il voulut voir l’Italie. Bien qu’il se proposât comme but prochain, je ne dirai pas comme but dernier, l’imitation de la nature, il comprenait pourtant que la nature ne lui suffisait pas. Il n’était pas aveuglé par l’orgueil du point de croire qu’il n’eût rien à apprendre des maîtres illustres qui l’avaient précédé. En partant pour l’Italie, il ne cédait pas, comme on se plaît à le répéter, au vulgaire entraînement de la mode ; il ne quittait pas son pays, il ne franchissait pas les Alpes, pour le stérile plaisir de parler au retour du Vatican et du Capitole. Malgré la ferme conscience du mérite et du savoir qu’il possédait déjà, il comprenait pourtant que son savoir n’était pas complet, que son habileté n’était pas encore ce qu’elle pouvait devenir : il pressentait pour son pinceau une puissance plus éclatante, pour sa fantaisie une plus grande fécondité, et marchait vers l’Italie comme vers une source généreuse. Loin de le blâmer, loin d’accuser son intelligence de pusillanimité, son voyage est à mes yeux un témoignage évident de bon sens. Bien qu’il possédât en effet la pleine connaissance du modèle, qu’il avait étudié, il devait, comme tous les hommes qui ont marqué loin des idées vulgaires le but de leurs travaux éprouver le besoin de consulter sur l’interprétation du modèle, tous les esprits éminens qui, depuis Giotto jusqu’à Michel-Ange, avaient poursuivi la même tâche. Cette légitime défiance de soi-même ne peut être blâmée que par les artistes qui confondent la vogue avec la gloire et n’aperçoivent rien au-delà de leurs œuvres.