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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/467

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en nature. De ces rares contacts avec la tyrannie de l’ouest, qui n’osait guère s’aventurer dans le Seybo et ne leur paraissait que plus choquante par le contraste, les Santana rapportaient des vœux chaque fois plus ardens de liberté, et les paroles qu’on leur surprenait, circulant de hatte en hatte au galop des chevaux sauvages que montent les pasteurs, allaient accroître dans cette population disséminée l’impatience d’un signal.

En sa qualité de chef d’opposition, Hérard-Rivière ignorait moins que d’autres ces dispositions, que naguère il avait lui-même flattées. Aussi jugea-t-il prudent, dès sa première tournée dans l’est, d’enlever les deux Santana, et avec eux les frères Alfau, hattiers non moins influens, et qui étaient considérés comme le bras du complot, d’ailleurs purement moral jusque-là, dont les premiers étaient la tête. Les quatre prisonniers avaient quelques bonnes raisons de croire qu’Hérard les ferait fusiller en arrivant à Port-au-Prince ; mais la préoccupation bien naturelle où cette perspective les jetait chemin faisant semblait beaucoup plus prononcés chez Ramon Santana que chez ses compagnons, au grand étonnement de ceux-ci, qui croyaient Ramon beaucoup moins impressionnable. Tout d’un coup son visage s’éclaircit, et il dit à voix basse : — J’ai trouvé moyen de vous sauver !

— Quel est ton moyen ?

— Rien de plus simple : ce soir, à la halte de nuit, je tirerai un coup de pistolet sur Rivière, et, à la faveur du tumulte, vous échapperez bien certainement tous trois.

— Et toi ?

— Moi ?… Eh bien ! je… je resterai, dit Ramon, qui, en ruminant son plan, avait songé à tout le monde, sauf à lui-même.

— Ceci n’est qu’un enfantillage, dit à son tour Pedro Santana. Il faut que nous nous sauvions, j’en conviens, mais tous les quatre ensemble, et je m’en charge.

Pour la première fois, depuis quarante-deux ans que leur mère les avait mis au monde, les deux Santana cessaient de se rassembler. C’est l’obscur dévouement du soldat qui venait de parler par la bouche de Ramon, et c’est la prévoyance du chef, ne livrant au hasard rien de ce qui peut lui être disputé, qui parlait par la bouche de Pedro. Il tint parole. Dès la première nuit, don Pedro sut si bien faire coïncider, à un moment donné, les chances partielles de salut qu’offraient tour à tour aux prisonniers l’obscurité, les accidens du sol et la lassitude distraite de leur escorte, que tous quatre parvinrent à se glisser hors du campement. C’est là toutefois que les véritables difficultés commençaient. En quelques secondes, l’ennemi avait pris l’alerte, et, vu la disposition des lieux les quatre fugitifs ne pouvaient guère échapper à la battue générale qu’allait immanquablement ordonner Hérard-Rivière. En effet, de patrouilles d’infanterie et de cavalerie furent aussitôt