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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/462

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en haillons, et, horrible moquerie de sa propre misère ! il avait sur ses épaules une veste de satin d’un nouveau dessin qui, le lendemain, devait figurer à la montre de quelque opulente boutique !

« — Oh ! mère du ciel, dit-il d’un air étrange, quand donc respirerai-je l’air frais ? Voilà cinq mois que je n’ai pas vu la lumière bénie du soleil, ni parlé à un prêtre, ni mangé un morceau de viande. Vrai, j’ai travaillé tous les jours des saints et du sabbat comme un juif païen, et je n’ai pas vu l’ombre d’une chapelle où je pusse aller confesser mes péchés ; ils ont mis en gage l’habit commun [1] il y a quinze semaines, et, depuis ce temps, pas un de nous n’a mis le pied dans la rue.

« — Quel est ce tapage ? cria à ce moment la voix de Downes.

« — Oh ! c’est ce grand voleur de Micky Kelly, dit la femme, qui ose dire du mal de nous à la face du ciel et qui nous doit deux livres quatorze shillings un demi denier pour sa table et son logement, et qui parle de s’en aller, l’ingrat serpent, le cœur dénaturé ! Et elle commença à jeter indistinctement les cris de : Au voleur ! au meurtre ! au blasphème !


Quels enseignemens peut-ii tirer d’Alton Locke ? Ce récit est une bonne leçon à l’adresse des classes populaires. Nous avons dit que l’esprit du livre était anti-chartiste. L’auteur revient souvent sur ce sujet de la charte populaire : il supplie le peuple de ne pas se fier à ces systèmes tout d’une pièce et de ne pas se bercer d’illusions dogmatiques, les pires de toutes les illusions ; il le supplie à plusieurs reprises d’abandonner ses vieux erremens, de se défaire de ses meneurs, de profiter de la leçon du 10 avril 1848. Il l’engage à ne pas se servir, pour faire triompher sa cause, des armes et des méthodes propres aux autres classes de la société ; il l’engage à exprimer ses plaintes par d’autres moyens que les journaux et les publications- périodiques, à parler lui-même et à ne pas choisir, pour exprimer ses opinions, ces intermédiaires toujours suspects, ces journalistes, qu’on pourrait appeler des sweaters intellectuels, de moraux exploiteurs du peuple. Il n’y a rien dans tous ces conseils que de très sensé et de très sage ; si le peuple a quelque chose à dire, en effet, c’est lui-même qui doit le dire tant qu’il n’aura pas réussi à s’exprimer par l’organe des meilleurs d’entre ses enfans, ses réclamations ne seront pas entendues. Pauvre peuple ! ne vois-tu donc pas que tous ces écrivains, ces journalistes, ces pamphlétaires n’ont pour toi qu’une sympathie en quelque sorte officielle, et que leur attachement pour toi provient de ce que tu leur fournis leur subsistance de chaque jour ? De tes sanglots ils font un système, de tes larmes une tirade, de tes douleurs un paradoxe. Encore une fois, tant que le peuple ne sera pas parvenu à exprimer lui-même ses griefs et ses opinions, il doit s’attendre à être combattu. Une des choses les

  1. Habit qui sert à tour de rôle aux misérables habitans de ces repaires, lorsqu’ils ont besoin de sortir.