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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/446

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Locke s’adresse à l’oncle d’Alton, frère de son mari, enrichi dans le commerce où son époux s’est ruiné, et dont le fils George se prépare pour Oxford. Une conférence a lieu dans laquelle il est décidé qu’Alton sera tailleur. Voici sa première entrée dans le monde, son premier pas dans la vie ; c’est la première fois, pour ainsi dire, qu’il aperçoit des visages étrangers. Écoutez, nous sommes dans la boutique de M. Smith, marchand tailleur dans le West-End :


« Deux personnages également bien vêtus parlaient en se tournant le dos, et ma mère, ne sachant ainsi que moi comment découvrir lequel des deux était le tailleur, se hasarda néanmoins à s’adresser à l’un d’eux et lui demanda s’il n’était pas M. Smith.

« La personne à qui elle s’était adressée répondit avec un salut et un sourire d’une politesse parfaite qu’elle n’avait pas cet honneur, tandis que l’autre, évidemment mécontente de la méprise, prononça d’une voix tonnante ces paroles :

« — Je n’ai rien pour vous, ma bonne femme… allez-vous-en. Monsieur Elliott comment permettez-vous à ces gens d’entrer dans l’établissement ?

« — Mon nom est Locke, monsieur, dit ma mère, et j’étais venue pour vous amener mon fils, comme il était convenu.

« Ah ! ah ! très bien. Monsieur Elliott, répondez à ces personnes. Comme je vous le disais, milord, le tout en velours cramoisi, au prix de 35 guinées. Et cet habit, il est de notre façon ; monsieur Elliott, où êtes-vous ? Montrez donc à sa seigneurie cette pièce nouvelle si délicieuse en drap bleu foncé. Ah ! ah ! votre seigneurie ne peut pas attendre… Maintenant, ma bonne femme, voilà le jeune homme ?

« — Oui, dit ma mère, et que Dieu agisse avec vous comme vous agissez avec la veuve et l’orphelin !

« — Oh ! cela dépendra beaucoup, je vous dirai, de la manière dont la veuve et l’orphelin agiront avec moi. Monsieur Elliott, emmenez cette personne dans les bureaux, et réglez avec elle toutes les petites formalités. Jones, conduisez le jeune homme à l’atelier.

« Je trébuchais par derrière M. Jones en montant un escalier en fer étroit et noir, au terme duquel nous passâmes par une trappe qui nous conduisit dans un grenier au-dessous du toit. Je reculais de dégoût devant la scène, qui se présenta à moi, et c’était là que je devais travailler peut-être pour toute ma vie. C’était une chambre étroite et basse où les odeurs combinées de la respiration humaine, de la sueur, de la bière aigre, du gin, et l’odeur non moins dégoûtante du drap neuf m’étouffaient presque. Sur le plancher, couvert de poussière et de boue, de chiffons de drap et de bouts de fil, étaient assis environ une douzaine d’hommes pâles, débraillés, sans chaussure, dont les physionomies chagrines et inquiètes, me faisaient frissonner. Les fenêtres étaient étroitement calfeutrées, afin d’empêcher l’air froid de l’hiver de pénétrer ; la respiration, concentrée dans cette enceinte, coulait en vapeurs sur les carreaux et empêchait de distinguer la fumée et les tuyaux de cheminée, affreux et unique spectacle sur lequel les yeux pussent se reposer extérieurement. Mon guide, me prenant par la main, me présenta à l’un de ces hommes.