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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/445

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« Je suis un cockney, dans toute l’acception du mot, dit Alton Locke en commençant ses prétendues mémoires. Je ne connais que par mes rêves l’Italie et le tropique, les Highlands et le Devonshire. Les collines de Surrey elles-mêmes, dont j’ai si souvent entendu vanter la douce beauté, sont pour moi comme une distante terre des fées dont je ne suis digne de contempler que de loin les horizons brillans. » Il est né loin de la nature, et la civilisation a semble vouloir l’abandonner dès sa naissance, car il n’est pas tout-à-fait un enfant du peuple ; son père, épicier en faillite, est mort de douleur à la suite de sa ruine. Enfant de la ville de Londres, il grandit au milieu des faubourgs, parmi les puantes boutiques, les rues étroites et boueuses, dont les ruisseaux sont ses fleuves et ses rivières. Au lieu des bruits de la nature, il n’entendra que le lourd roulement des chariots, et pour toute musique les blasphèmes, les grossièretés populaires et les chants des ivrognes la nuit. La porte du ciel lui est fermée. Enfermé comme dans une prison de boue, son jeune esprit ne prend aucun essor, et le forer domestique n’est point fait pour le dédommager de cette triste existence. Sa mère, élevée dans la croyance des indépendans, s’est faite anabaptiste après la mort de son mari. Figurez-vous l’ennui qui habite dans la somptueuse demeure des Harlowe descendu sous le pauvre toit d’une femme à l’esprit étroit, dont le fanatisme a pour ainsi dire glacé le cœur, et vous aurez une idée du foyer auprès duquel joue tristement le petit Alton Locke avec sa soeur. Leur mère les aime tendrement ; mais ses scrupules, religieux l’empêchent de laisser rien paraître de son amour, qu’elle : appelle charnel. Ses enfans sont pour elle de petits païens, de pauvres petites ames damnées. Un jour elle punit sévèrement Alton pour avoir osé dire que c’était pitié que les missionnaires enseignassent aux noirs à porter des pantalons et de vilains habits, et qu’ils seraient bien plus beaux, s’ils couraient tout nus avec des plumes et des colliers de coquillages pour uniques vêtemens. Cette atmosphère morale pèse comme du plomb sur l’esprit du jeune Alton ; jusqu’à son entrée à l’atelier, il n’a vu d’autres visages humains que ceux de sa mère et de quelques fanatiques ministres anabaptistes, dont Alton Locke décrit l’hypocrisie et la gloutonnerie avec un talent comparable à celui de Dickens esquissant la silhouette de M. Stiggins, le gentleman au nez rouge, le prédicateur des meetings de tempérance dans le Pickwick-club. Pourtant cette triste éducation a laissé un germe dans son esprit, ce fanatisme religieux a semé dans sa jeune ame les germes du fanatisme politique ; les histoire violentes de la Bible le remplissent d’un sombre enthousiasme. Sa mère, dévote anabaptiste, a, sans s’en douter, formé son fils pour des doctrines plus périlleuses et moins innocentes.

Cependant l’enfant grandit, il faut songer à prendre un état. Mistriss