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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/443

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imaginez un mélange démocratique du style de Milton et du style de Shelley ; imaginez les splendides couleurs de Shelley jetées violemment et avec inhabileté par une main d’artisan et rejaillissant en éclaboussures lumineuses ; imaginez la force latente et l’énergie énergie reposée de Milton imitées par un démocrate en colère. Quant au fond et à l’idée du poème, figurez-vous un vaste magasin de bric-à-brac où se rencontrent des armes antiques, des arcs de sauvages, des urnes cinéraires, des couronnes de rois, des habits de prêtres, des épées, des instrumens de torture, un bazar où l’on vendrait des échantillons de toutes les variétés de tyrans et d’aristocrates, et vous aurez un aperçu assez juste de cette œuvre incomplète et présomptueuse.

Maintenant qu’on a pu saisir quelle immense différence il y a entre le socialisme français, et ce que l’on appelle, mais très improprement le socialisme anglais, on appréciera plus aisément la portée du roman de M. Kigsley, Alton Locke, l’un des plus récens et des plus remarquables témoignages de tendances qui entraînent l’Angleterre moderne.

Si l’on pouvait établir un parallèle entre les écrivains démocratiques des deux pays, quelle instruction et quelle leçon n’en sortirait-il pas ! Comparez, par exemple, M. Eugène Sue à l’auteur d’Alton Locke. Cet auteur est un respectable clergyman nommé M. Kingsley., En compagnie d’un M. Maurice, M. Kingsley a jeté les bases d’une association d’ouvriers tailleurs, association établie sur des principes que ne désavouerait pas l’économie politique la plus sévère. Il semble avoir pris, du reste, la corporation des tailleurs sous sa protection spéciale, et il a écrit sous le pseudonyme de Parson Lot un pamphlet intitulé Cheap Clothes and nasty (habits à bon marché et malpropres), où il a révélé quelques faits curieux et intéressans non-seulement pour l’économie politique, mais encore pour l’hygiène publique. Incontestablement M. Kingsley est un homme de talent, et l’on pourrait, sans courir grand risque de se tromper, affirmer qu’il porte un cœur noble et sensible, qu’il ne se contente pas de soulager la misère des classes pauvres en écrivant, mais que selon l’habitude des Anglais en toute chose, il s’inquiète de faire. En philosophie ; M. Kingsley est un carlylien, et, pour le dire en passant, il abuse des citations de Carlyle et se laisse trop volontiers aller à reproduire les métaphores bibliques et les allocutions prophétiques de son étrange maître. En économie politique, est ennemi de la libre concurrence, et il unit comme il peut souvent assez maladroitement, les doctrines économiques de M. Louis Blanc avec les inspirations de Carlyle. Ce mélange accuse chez M. Kingsley certains défauts intellectuels que nous avons remarqués souvent en lisant Alton Locke : c’est la trop grande envie de réunir des choses inconciliables, une sorte de charité intellectuelle beaucoup trop large,