Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/410

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Il ne faut pas se faire illusion : Brest n’est pas un port favorable aux constructions navales. Sous ce ciel brumeux, on ne conserve les bâtimens qu’à grand’peine. La plupart des cales ont été taillées dan le roc vif. L’espace manque alentour pour faire sécher les bois extraits des fosses d’immersion ; on est obligé de les employer humides : à chaque marée montante, l’eau les baigne en partie. On ne peut combattre tant d’influences délétères qu’avec des soins constans pour faire circuler l’air dans les membrures et pour ne mettre en contact que des surfaces parfaitement sèches. Cependant, à l’aide des couples séparés [1], en peignant à la chaux les faces d’assemblage de ces couples, en ne remplissant qu’au dernier moment les petits fonds, c’est-à-dire la partie voisine de la quille, la science se croit en mesure de balancer tant d’inconvéniens accumulés à Brest par la nature. Ces inconvéniens sont d’ailleurs compenses par d’autres avantages : autant Brest est déshérité par le climat pour les constructions navales, autant le mouvement alternatif des marées lui donne de ressources pour ses bassins de carénage, que le flux et le reflux remplissent et vident tour à tour. On en compte six, dont cinq capables de recevoir les plus grands vaisseaux ; le service de la flotte n’en requiert pas davantage.

Le vaisseau qui descend de sa cale de construction ou sort de son bassin de carénage, la carcasse recouverte de feuilles de cuivre comme d’une armure d’écailles, n’est encore qu’une masse inerte et vide, qui flotte sans mouvement propre au hasard des ondulations de la mer. Il faut maintenant le mâter, le gréer, le voiler, en un mot lui donner des ailes ; il faut lui attacher son gouvernail, le garnir d’ancres, l’armer de canons, remplir de munitions la vaste cavité de ses flancs, composer son équipage, enfin lui verser une ame, en faire cette sorte de créature pensante et agissante, cette noble émanation du pays destinée à porter sur toutes les mers le renom et d’orgueil de la patrie. Si l’on veut bien considérer qu’un vaisseau de 100 canons armé représente 6,000 stères de bois, 38,000 mètres de toile, 153,000 kilogr. de fer en barres et clous, 43,000 kilogr. de cordages, l’esprit le moins attentif et le moins éveillé aux choses de la mer comprendra tout de suite quels ateliers et quels magasins doit concentrer un arsenal maritime pour la fabrique et l’entretien d’une flotte. Brest possède tout cela [2]. Dès qu’on a

  1. Les couples sont les côtes du vaisseau.
  2. C’est en Angleterre qu’il faut aller chercher des modèles pour les magasins d’armement de la flotte. L’espace et l’argent manque à Brest pour les imiter, et cela est à regretter, car la promptitude avec laquelle on arme ou l’on désarme les vaisseaux, la facilité du contrôle des objets maritimes dépendent d’une bonne disposition des magasins d’armement. En Angleterre, le contrôle est effectif ; en France, nous ne le concevons guère encore que comme une formalité stérile qui souvent ralentit l’action. Veut-on, par exemple, se rendre compte de l’état du gréement d’un vaisseau désarmé ? En Angleterre, un officier inspecteur se rend dans le magasin de ce vaisseau, il y trouve tous les objets d’armement rangés comme des livres sur les rayons d’une bibliothèque, bien classés et bien étiquetés ; il peut choisir telle pièce qu’il lui convient, examiner tout ou partie, et prononcer en parfaite connaissance de cause. En France, le premier venu, des représentans du peuple peut, au moindre caprice, se faire livrer à Paris même un extrait du registre qui constate la présence au port de tous les objets avec pièces à l’appui signées de vingt noms divers ; le plus pointilleux des conseillers de la cour des comptes n’y trouverait pas à redire ; ce que ce papier, inutile à l’action de la marine, représente de temps perdu en démarches par les officiers, par des escouades de matelots, Dieu le sait ! La comptabilité est irréprochable ; mais quel est l’état réel de l’objet en magasin, sa valeur actuelle et vraie ? où est sa garantie sérieuse de conservation dans le chaos forcé des magasins du port ? Nul ne peut le dire. Pourquoi cette différence ? Il nous semble qu’en France le contrôle est surtout un moyen de tribune, en Angleterre un moyen de puissance nationale.