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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/398

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REVUE DES DEUX MONDES.

d’une Serinette sondent très avant les abîmes du caquetage méchant et de la médisance envieuse ; la Morgue soulève le cœur à force de vérité crue. Dans les Souvenirs du Doyen des Croque-Morts, il y a quelque chose de plus pénible, la gaieté au milieu des fosses, des larmes de vin pleurées sur les motifs ; ame naïve et philosophique ballade, hymne : de félicitation à un enfant qui dort dans son lit de planches le somme de l’éternité, rachète difficilement, malgré le mérite du petit chant, le froissement qu’on éprouve au plus profond de sa sensibilité. M. Champfleury est plus heureux dans la Biographie de Carnaval, dans l’Histoire d’une Montre de Rentier, dans Chien —Caillou, et surtout dans M. le. Maire de Classy-lès-Bois, physionomie de vieux révolutionnaire vivement surprise et tracée de même.

Ainsi voilà, pour résumer nos impressions, l’école de l’image et de la fantaisie pure qui succombe, après avoir détrôné l’école classique, et, à son tour, l’art réaliste qui semble s’apprêter : à recueillir l’héritage de l’art puérilement pittoresque. Y a-t-il, dans cette transformation littéraire qui point à l’horizon, avancement ou déclin, promesse, ou présage fâcheux ? La réponse dépend beaucoup du terrain où l’on se place et du jugement qu’on porte sur la société même, car, nous l’avons dit, tout s’enchaîne. Évidemment la décadence est certaine, si l’on s’en tient aux résultats actuels. Malgré l’éclat incomparable et le violent mouvement des œuvres romantiques ; elles sont plus imparfaites et recèlent plus de germes de mort que les œuvres classiques, dont le temps a fané les couleurs, et rouillé les ressorts sans pouvoir altérer en elles l’impérissable beauté que le souffle de l’âme donne à ce qu’il touche. L’école réaliste, la dernière venue, sera plus vite caduque encore que ses aînées, le —talent la soutenant moins, l’atmosphère où elle se plaît étant malsaine. Si l’on croit au contraire que le cercle des destinées n’est point inflexiblement clos devant nos pas, que le travail qui s’opère dans les esprits n’est qu’une préparation, alors la double chute cache aux yeux peu clairvoyans un double progrès que découvre une vue plus lointaine. Le romantisme a grandement ajouté au mécanisme de la forme ; il s’en va, mais l’instrument reste. Le réalisme, qui fait fausse route, accroîtra par ses découvertes le trésor de nos lumières, et par son échec nous instruira utilement. Dès qu’on connaîtra, à n’en plus douter, l’impuissance de la littérature réduite à ses seules ressources et de quelle stérilité est frappée l’étude de l’erreur séparée de la recherche des vérités, on reviendra plus libre et plus fort, désabusé des vains artifices et : des pernicieuses illusions, au goût des sincères et chastes beautés, des grands et nobles sentimens, à l’art profondément humain qui se laisse aller de bonne foi aux choses qui vous prennent par les entrailles. Le détour aura été long ans doute, mais la leçon n’en aura été que plus complète. P. Rollet.


V. de Mars.