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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/382

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dans l’état ; voici un docte législateur qui se met en tête de délier tous les liens qui tiennent et enserrent l’état, pour rendre plus de libertés aux individus. M. Raudot nous a prouvé, dans un premier ouvrage, que la France se mourait, depuis la révolution de 89 tout au moins ; il nous donne dans celui-ci les moyens de restaurer la grandeur de la France. Rien de plus aisé : supprimez la conscription, remplacez-la par le recrutement volontaire ; — ayez aussi des volontaires pour l’armée navale ; — faites nommer les préfets par les conseils généraux des départemens ; — rétablissez les provinces, les vieilles provinces avec leurs vieux noms, et donnez-leur des gouverneurs véritables ; — laissez-les construire leurs chemins comme elles voudront, percevoir elles-mêmes l’impôt, le distribuer elles-mêmes dans presque toutes les dépenses ; — abolissez les contributions des portes et fenêtres, les octrois et les droits réunis ; imposez les billards, les chiens, les chevaux, les fusils et les domestique : — vous aurez bientôt une France nouvelle. Nous nous sommes bornés à copier ici respectueusement la fable des chapitres du livre de M. Raudot. C’est un livre grave ; l’auteur sait son budget et il refait la France à la baguette avec une assurance que nous regrettons nous de ne point partager, mais qui n’est en somme aucunement blessante. M. Raudot plaide d’ailleurs une bonne cause, celle de la liberté ; il cherche malheureusement la liberté là où était autrefois le privilège, mais enfin, même quand il croit la trouver ou elle n’est pas, il garde encore dans sa pensée quelques-unes des inspirations généreuses qu’elle suggère à ceux qui l’aiment. M. Raudot enfin se respecte toujours lui-même en combattant ses adversaires, trop peut-être ; mais mieux vaut cent fois ce respect un peu prétentieux de son importance que le dévergondage ridicule du pitoyable livre, qui lui a fait la malice de paraître en même temps que le sien.

Il y a toujours à côté du charlatan de place publique un homme habillé de jaune et de vert qui amasse la foule par ses contorsions et ses lazzis. Tantôt il est gai jusqu’aux larmes et joue l’ivrogne à ravir ; tantôt il affecte de pleurer tout de bon, il s’arrache ses faux cheveux, il simule la plus parfaite des terreurs stupides : c’est une autre recette pour attirer les passans. Nous ne voulons rien dire du Spectre rouge de 1852, sinon que l’auteur nous paraît tout-à-fait jouer ce rôle médiocre dont nous donnons ici l’idée, et le jouer même très médiocrement pour le compte des charlatans d’absolutisme qui dressent leurs tréteaux dans nos carrefours. La comparaison n’est peut-être pas très polie, nous en demandons pardon à nos lecteurs ; nous venons de lire cette brochure éminemment conservatrice, ce n’est pas une école de beau langage et de bonnes manières. L’auteur ; qui nous annonce l’arrivée des rouges, en 1852, en dit plus qu’il n’en faudrait, si c’était un personnage plus sérieux qui parlât, pour leur mettre du cœur au ventre. Son cœur à lui appartient toujours au futur César ; dût sans doute ce César venir de la Russie avec ces canons russes qui seuls nous sauveront. « Je vous dis, ô bourgeois, que votre rôle est fini ! de 1789 à 1848, il n’a que trop duré, etc, etc. » Oh ! la belle apocalypse et que c’est dommage de la savoir déjà sur le bout du doigt, et, qui pis est, d’en connaître les auteurs !

Quand on a remué ces creuses, et malsaines billevesées, on trouve encore plus de prix à des pages comme celles que M. Cousin écrivait ici l’autre jour ; on sent mieux la beauté de ces nobles idées libérales dont il prenait si élo-