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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/377

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veau qui fût un modèle achevé de régularité constitutionnelle, un parangon d’influence et d’autorité ? Eh quoi ! la veille encore, on se démontrait à l’envi l’impossibilité de toutes les combinaisons, on ne dressait, que trop aisément la statistique de tous les obstacles qui hérissaient la route ; comment donc ensuite aurait-on la prétention de supposer que ces obstacles aient dû disparaître, du soir au matin ? Comment construire un grand gouvernement là où tout à l’heure il n’y avait pas de gouvernement du tout. La circonstance a donné ce qu’elle comportait ; il en est sorti de guerre lasse, des personnes honorables et courageuses qui vont encore essayer, à leurs risques et périls, de faire ce qu’il est seulement possible de faire en cette cruelle phase de nos destinées : de durer eux-mêmes en nous aidant à durer. Le leur permettra-t-on ? Ce ne sont pas eus ni perdront le plus à ce qu’on les en empêche.

Ce serait une étrange illusion de croire qu’il soit si facile, même à des gens de cœur, d’accepter dans les circonstances où nous sommes, la rude tâche de gouverner. Il y faut aujourd’hui un patriotisme sérieux et sévère, qui n’ait pas besoin pour récompenser de l’éclat des grands coups et des succès de théâtre. La besogne, encore une fois, est aussi modeste que laborieuses ; les mérites de ceux qui se rendront dignes de l’accomplir seront des mérites solides dont la patrie leur saura gré, quand une fois on aura touché des rivages plus calmes, dont on ne leur tiendra peut-être pas compte pendant le désarroi de la traversée. Il ne s’agit pas, pour le ministère issu de cette crise douloureuse, de se substituer au pays et de jouer à lui seul le rôle scabreux de dieu sauveur ; on ne lui demande que de maintenir le pays dans la libre possession de lui-même et de veiller jusqu’au jour où le pays parlera, pour qu’il parle en toute sincérité. Des adversaires qui ne lui ont pas même laissé le temps d’ouvrir la bouche pour s’annoncer ou pour se défendre l’ont nommé d’emblée un ministère de provocation et d’audace, il est uniquement un ministère de nécessité. L’audace est chez les hommes d’état émérites qui se flattent toujours de transiger pour la France et sans la France, qui, tout pleins de l’excellence de leurs propres solutions, poursuivent à tout prix l’avènement de leurs rêves, et de leur fortune, qui travaillent de loin à le ménager dans un avenir quelconque ; sauf à sacrifier, s’il le faut, le bien le plus clair du présent aux chances plus ou moins probables d’une victoire future. Ils oublient pourtant que la nation ne doit plus guère avoir de goût pour les audacieux ; ils lui ont coûté trop cher. S’il est maintenant un sentiment unanime, que ce soit tardive réflexion ou peut-être seulement une trop lâche sagesse, c’est à coup sûr de ne point vouloir qu’on force les circonstances, c’est d’attendre, même d’une attente désespérée, l’aiguillon du moment nécessaire, et de ne pas bouger, si l’on a moyen de patienter encore. Le ministère doit être l’interprète et l’agent de cette humble et lente direction politique dans laquelle l’esprit français se résigne aujourd’hui à marcher ; tant il a peur des faux pas, des aventures. Les aventures ne seront pas de son ressort. La révision, si le parlement consent à la révision ; la pleine et entière manifestation de la libre volonté du pays, si le parlement ne consent pas à faire réviser le pacte constitutionnel le nouveau cabinet n’a point à présenter d’autre programme, et ce n’est point un programme nouveau. Il n’y a rien là qui exige des frais d’invention ; il suffit d’obéir discrètement aux signes du tempo, à mesure qu’ils apparaîtront, et de suivre au jour le jour, avec