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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/286

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tragédies d’Eschyle ? Certes, sa vie ne se passa point dans les paisibles loisirs du cabinet. Soldat à Marathon, à Salamine, a Platée, il n’eût long-temps pour maison qu’une galère, pour lit que la terre nue. Je ne crois pas qu’il en ait été plus mal inspiré.

C’est donc à tort, je pense, qu’on attribuerait le caractère de la poésie castillane primitive uniquement à des habitudes guerrières. La guerre était alors et fut long-temps encore le fléau permanent de toute l’Europe. Si je ne me trompe, ce serait plutôt dans les lois et les institutions particulières aux Castillans qu’il faudrait chercher une cause à cette austérité qui contraste, tant avec la molle délicatesse de leurs voisins. Au reste, je n’ai nullement la prétention de donner ici la solution d’un problème difficile, et je dois me borner, à signaler une lacune regrettable dans un auteur dont les études toutes spéciales devaient faire espérer un examen approfondi de la question.

Je ne puis m’empêcher de trouver encore la même légèreté dans le jugement que porte M. Ticknor sur les chroniqueurs espagnols. « Ils sont sans rivaux, dit-il, pour la richesse, la variété, le pittoresque et les élémens poétiques. On ne peut leur comparer en aucune façon les chroniqueurs des autres langues de l’Europe, non pas même les Portugais, qui les suivent de plus près pour l’originalité et l’antiquité des matériaux, non pas même les chroniqueurs français, tels que Joinville et Froissart, qui à d’autres titres méritent une haute estime… La vieille loyauté espagnole, la vieille foi religieuse espagnole, nourries dans les longues épreuves d’une guerre nationale, s’y produisent constamment, etc. » Je ne sais s’il faut attacher beaucoup d’importance à ces phrases, qui semblent jetées un peu au hasard et qui ne dénotent pas une vue bien arrêtée du sujet ; Mais un jugement si tranchant aurait dû être motivé et méritait au moins quelque discussion. Permis à M. Ticknor de trouver que Froissart le cède au sec et prudent Ayala, ou au plat chroniqueur de don Alphonse XI, pour le pittoresque et les élémens poétiques. Peut-être considère-t-il en revanche Froissart comme un historien fort impartial et très exact. Soit. Sur la peinture et la poésie, les goûts sont fort différens ; il est inutile de les discuter ; mais je voudrais savoir où M. Ticknor a vu la loyauté et la foi religieuse espagnoles dans les chroniqueurs du XIVe siècle. Prend-il pour représentans de ces vertus les infans et les grands seigneurs sans cesse en révolte contre le roi don Alphonse ? ou bien don Pèdre et. ses frères bâtards faisant assaut de crimes, de perfidies, de faux sermens et d’assassinats ? ou bien les Ricos omes leurs vassaux, changeant de patrie, se dénaturant, comme disent les chroniqueurs, selon leurs intérêts, trahissant leurs suzerains, infidèles dans leurs alliances, tour à tour esclaves dociles ou tyrans impitoyables ? Que M. Ticknor relise Ayala, et probablement il trouvera qu’il n’a manqué aux hommes de ce temps que