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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/280

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qui caractérisent l’armée française : — la souplesse et la vigueur du jarret, qui déjà nous avaient permis avec Napoléon de parcourir l’Europe et l’Égypte au pas de charge, tout d’une haleine ; la sobriété, qui nous fait supporter des privations devant lesquelles succomberaient les soldats de toute autre nation, excepté peut-être les Navarrais ; — la force de résistance aux fatigues, qui a fait accomplir à notre armée d’Afrique des travaux publics que les vieilles légions romaines auraient pu seules exécuter ; la fermeté du caractère contre les épreuves démoralisantes et la fermeté du cœur devant le danger imprévu ; l’intelligence et l’initiative du soldat merveilleusement unies à son instinct de la discipline, à sa religion du devoir, qualités dont le rare ensemble permet à une armée de tenter l’impossible, parce qu’elle n’a jamais été arrêtée par une impossibilité. C’est la guerre d’Afrique enfin qui a mis notre jeune armée sur les traces de l’armée impériale, et qui peut être nous a préservés d’une guerre en Europe en montrant aux puissances attentives ce que nous pourrions contre elles par ce que nous faisions loin d’elles. Lors même que l’Algérie n’eût fait que servir d’exutoire aux ardeurs militaires si profondément invétérées dans le sang français, cette conquête serait déjà un bienfait. La possession du littoral africain importe d’ailleurs, aux destinées de la France. Certes, sans vouloir faire de la Méditerranée un lac français, comme le prétendait Napoléon, il nous est indispensable d’avoir au moins, comme riverains, un droit privilégié de jouissance sur cet immense canal, animé et peuplé comme les avenues d’une capitale. Nous avons à Toulon un des battant d’écluse de cet entrepôt maritime du monde. Bonaparte cherchait l’autre battant à Alexandrie, en Égypte ; nous l’avons trouvé au Mers-el-Kebir d’Oran. Les navires engagés dans le canal de la Méditerranée à l’Océan sont inévitablement poussés par les courans, sous le feu des canons du Mers-el-Kebir. En prenant, soit à Carthagène, soit aux Baléares, un point d’appui entre Oran et Toulon, nous dominerions, grace à l’invention de la marine à vapeur ; le transit du marché européen en cas de guerre. Quant aux bénéfices directs de la conquête, la France attend que l’armée puisse livrer le sol conquis à la colonisation ; le pionnier attend que le soldat ait fini. Dès que ce moment sera venu, la colonisation se fera d’elle-même et sans qu’on y songe, comme tout se fait chez nous, par entraînement et par engouement. Nous sommes les ouvriers de la onzième heure ; mais il nous est arrivé de faire en dix années l’ouvrage d’un siècle.


FRANCOIS DUCUING.