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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/277

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Cornes du Taureau s’abat avec fracas sous l’effet de la mine. Les Kabyles ont disparu.

Tout à coup, de ce chaos de fumée, de bruit et de chaleur intolérables, s’élance un cheik ; pareil à un guerrier d’Homère, il s’avance vers le maréchal d’un pas grave et majestueux, passant à travers les balles et faisant signe qu’il veut parler : « L’honneur exigeait, dit il en se prosternant, que son peuple fît l’épreuve de la poudre ; mais il en a vu assez : son œil est satisfait. Il demande l’aman. » Et le guerrier lève la main avec solennité pour attester la sincérité de ses paroles.

L’état-major hésite à le croire ; mais le général, frappé de la dignité fière avec laquelle cet homme s’est présenté à lui, lui dit : « Va, et songe bien à tenir ta promesse, le salut de ton peuple, me répondra de toi. » Le Kabyle s’éloigne. Aussitôt l’appel du canon retentit, les tambours battent aux champs, et les clairons se répondent au loin. Nos bataillons, dispersés dans les villages, reprennent leurs rangs à cet appel ; on les voit descendre les pontes qu’ils avaient envahies, chargés de butin. Le Kabyle tint fidèlement sa parole ; le lendemain, la confédération des Beni-Abbas faisait sa soumission ; elle fut mise sous le commandement de notre khalifat de la Medjana, Mockrani. Pendant la cérémonie de l’investiture, une scène caractéristique se passa à une des extrémités du camp. Nos soldats avaient mis aux enchères les objets provenant de leur razzia. Les Beni-Abbas, qui la veille avaient sacrifié leurs maisons et leurs richesses pour défendre leur indépendance, marchandaient les objets qu’ils voulaient racheter, comme si ces objets ne leur eussent jamais appartenu. L’instinct guerrier avait soudainement fait place à l’instinct mercantile.

Le jour même du combat d’Azrou, le 16 mai, la colonne de Sétif campait au milieu du Soff ou confédération des Reboulas, au pied du mont Guergour. Les Reboulas attendaient sous les armes l’arrivée de notre colonne. Quelques charges de cavalerie suffirent pour balayer les hauteurs qu’ils occupaient. La colonne continua sa route, comme si elle avait hésité à recommencer le combat. Naturellement les Reboulas s’enhardirent ; mais, sitôt qu’ils furent à portée, la colonne fit un retour offensif et les dispersa de nouveau. Les Reboulas, ayant ainsi fait leur Journée de poudre, se soumirent comme les Beni-Abbas, après avoir vu brûler quelques uns de leurs villages. Ainsi firent les Beni-Ourtilan, que la colonne rencontra deux jours après sur sa route. Les deux colonnes remontèrent, chacune de son côté, vers le défilé de Fellaye, où elles devaient se rejoindre ; mais le bruit de leurs combats les y avait précédées : aussi ne rencontrèrent-elles plus aucune résistance. Il semblait que les tribus dont on traversa le territoire eussent chargé les Beni-Abbas et les Reboulas de faire pour elles l’épreuve de la poudre contre les Français, car elles vinrent au-devant du maréchal