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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/245

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nous intéresse ici que parce qu’il ferme la première période de la guerre d’Afrique et qu’il met en présence les deux grandes personnalités dont l’action puissante va dominer la seconde époque de la lutte. Aussi nous ne nous arrêtons pas au traité de la Tafna. On sait quels événenens avaient ramené le général Bugeaud sur la terre d’Afrique en 1837 ; on connait les détails de la célèbre entrevue où le traité fut conclu, cette entrevue qui ressemble à une page détachée de l’histoire des croisades. Ce que nous voulons surtout faire remarquer ici, c’est le contraste des deux physionomies aujourd’hui historiques qui, dans cette rencontre solennelle, apparaissent au premier plan : l’émir. Abd-el-Kader et le général l Bugeaud, Le moment est venu, avant de les voir aux prises, de tracer le portrait des deux adversaires.

Abd-el-Kader était de la puissante tribu des Hachems, gardienne héréditaire de Mascara, la ville sainte ; mais, né d’une famille de marabouts, il ne semblait point, en naissant, prédestiné à la guerre. Les prophéties habilement répandues dans tout le Moghreb par les zaouias, association religieuse dont son père était le chef, en décidèrent autrement. À vingt-deux ans, il avait déjà fait deux voyages à la Mecque pour échapper aux Turcs, persécuteurs de sa famille, de telle sorte que, lorsque les Français succédèrent aux Turcs dans la domination de l’Algérie, Abd-el-Kader ne fit que changer d’ennemis. À l’appel des marabouts, qui prêchaient la guerre sainte contre les infidèles, les tribus se réunirent, le 3 mai 1832, dans la plaine de Zégris pour élire un chef. Mahiddin leur présenta son fils Abd-el-Kader, celui que les prophéties avaient annoncé, et dont le frère aîné, venait de mourir dans un combat contre les Français d’Oran. Les tribus acclamèrent émir ce fils prédestiné de Mahiddin. Abd-el-Kader monta aussitôt à cheval et fit son entrée à Mascara Il avait vingt-six ans. C’était un beau jeune homme, aux pieds blancs, aux mains vraiment patriciennes. Sa figure était chaude et fine, ses yeux étaient tout chargés des méditations de la Bible et du Coran. Il y avait même sur sa physionomie rayonnante cette légère teinte d’ironie que la science laisse toujours plus ou moins comme une marque au front de ses élus. Il était plutôt fait, à coup sûr, pour la politique que pour la guerre ; aussi devait-il apporter dans la guerre toutes les ruses de la diplomatie orientale et toute la persistance d’un ambitieux.

Tel était l’homme qui, vaincu à la Sikkah par le général Bugeaud, allait voir relever sa fortune par les mains même de son ennemi triomphant. Quand le général Bugeaud arriva devant l’émir dans la plaine de la Tafna, la nature fine et délicate du chef arabe ressortit singulièrement en regard de la rude et sévère physionomie du négociateur français. L’homme du nord, haut en couleur, vigoureusement musclé, au geste brusque et franc, prit entre ses doigts, durcis au maniement