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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/233

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l’aperçoit dans le bivouac qu’on vient de quitter, fouillant la tombe de nos morts et transportant comme un trophée à travers les tribus fanatiques des lambeaux de cadavre. Parfois une nuée de cavaliers apparaît à l’horizon et attire nos soldats à sa poursuite ; mais, sitôt qu ils sont serrés d’un peu près, Ies Arabes s’évaporent comme une fumée. On les retrouvera bientôt, mais embusques derrière un buisson, au revers d’un fossé, guettant nos fourrageurs isolés, nos traînards épuisés par les fatigues d’une marche forcée. Dans cette guerre, ils ont contre nous des ruses sans nombre, un fanatisme indomptable. Il ne faut pas parler de prisonniers, c’est une guerre d’extermination de part et d’autre. Il faudrait deux soldats français pour garder un prisonnier arabe et le conduire aux lointains dépôts. Lorsqu’un Arabe vous tend son fusil en signe de soumission, c’est pour vous assassiner à bout portant. Sa soumission n’est jamais qu’un leurre ou un armistice, dont il profite pour vous surprendre lorsqu’il a trouvé l’occasion favorable.

Etes-vous curieux de suivre une de ces expéditions d’Afrique ? voici une colonne prête à partir. Le désert est devant vous, sans ombre et sans eau. Le sol ne présente ni abri ni ressources ; les moyens de ravitaillement manquent absolument. Calculez donc bien vos distances et vos provisions, sans quoi vous êtes assuré de mourir de soif, de fatigue et de faim. Vous devez aller soumettre ou punir une tribu lointaine, et vous n’emportez avec vous que dix jours de vivres, parcimonieusement calculés encore, comme nous l’avons vu. Vos trains des équipages sont-ils au complet ? vos mulets sont-ils bien bâtés, de façon à ce que leur charge ne puisse les blesser ? sont-ils en bon état surtout ? car, s’ils tombent malades, il faudra les abandonner sur la route et leur charge avec eux. N’oubliez donc aucune précaution ; toutes sont importantes. La moindre méprise ou la moindre négligence a eu des conséquences funestes. Le signal est donné ; on se met en marche sur trois colonnes, le convoi et les armes spéciales au centre, la cavalerie bien en avant, afin que le passage d’un gué ou d’un défilé ne vienne point retarder la marche de la colonne. Après l’arrière-garde ; marche un escadron, soit pour ramasser les traînards, soit pour éloigner les Arabes, car ceux-ci ont pour habitude constante de se porter sur la queue de nos colonnes, afin d’enlever les éclopés et de s’en faire un trophée, afin aussi de retarder la marche en forçant l’arrière-garde à s’arrêter pour faire face. Si on avance résolûment, ils se cachent ; mais, sitôt qu’on hésite ou qu’on recule, ils fondent sur vous comme un orage subitement formé.

Une fois en marche, vous trouvez devant vous le sol crevassé par l’action d’un soleil brûlant, ou bien détrempé par des pluies torrentielles. Entre une chaleur excessive, où la poussière vous aveugle et vous consume, et un froid glacial, où les rafales de neige vous enveloppent