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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/224

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colons s’étaient presque partout transformés en hattes (pacages), dont les descendans de ces colons jouissaient en commun. Sous prétexte d’appliquer à l’est le système territorial de l’ouest, Boyer exigea que les hattes fussent partagées entre tous les ayant droit, et, comme ceux-ci ne s’étaient guère mis en peine de conserver les titres d’une co-propriété que personne ne leur contestait jusque-là, cette prescription, en apparence si inoffensive, aboutissait à la confiscation pure et simple des pacages communaux. Le morcellement seul de ces pacages aurait d’ailleurs suffi à ruiner l’élève des bestiaux. La mesure dont il s’agit trouva tant de résistance dans l’application, qu’elle ne pesa guère sur les hattiers qu’à l’état de menace ; mais c’en était assez pour leur rendre odieux le joug de Port-au-Prince. Une intolérable fiscalité vint paralyser plus tard la coupe des bois d’acajou, et acheva d’étendre aux campagnes le découragement et les rancunes que l’anéantissement du commerce, la proscription matérielle ou morale qui pesait sur l’élite de la population, avaient semés dans les villes. Ajoutons que, non content d’associer les habitans de l’est à sa barbarie présente, Haïti les avait rendus responsables de son passé, en leur faisant payer leur quoteèpart de l’indemnité française, qu’ils ne devaient pas.

En présence de cette coalition de griefs, Boyer avait compris lui-même qu’il ne pouvait dominer qu’en divisant, et, de même qu’il contenait l’opposition de la majorité sang-mêlée de l’ouest, par la peur des nègres, il essaya de contenir la majorité sang mêlée, de l’est par la haine des blancs. Sauf quelques exceptions, cette odieuse tactique ne lui réussit pas. Les sang-mêlés de l’est s’étaient, depuis trois siècles, considérés comme solidaires de la race blanche, et ils pouvaient moins que jamais oublier cette solidarité à l’aspect de l’universelle misère que créait autour d’eux l’exclusion de cette race. Les atteintes portées par Boyer au sentiment catholique des Dominicains, qui sont restés religieux comme des Espagnols du XVe siècle, auraient au besoin suffi à grouper dans une commune.antipathie les divers élémens de cette population.

J’ai dit que, sous le rapport religieux, l’ancien parti mulâtre en était encore aux idées de la révolution et du directoire. Du choc de ce philosophisme béat, qui ne croyait qu’au compère Mathieu, avec ce catholicisme ardent, qui ne croit qu’aux miracles, devaient jaillir de mortelles susceptibilités, et le gouvernement de Port-au-Prince fit saigner comme à plaisir la blessure. Le trésor des églises assouvit plus d’une fois sa pénurie financière. Les presbytères, les chapitres, les couvens furent expropriés de leurs terres et de leurs rentes au profit du domaine. Les tracasseries, les humiliations de toute espèce ne furent pas plus épargnées à ce tout-puissant clergé dominicain, en qui se personnifiait depuis les premiers temps de la conquête la souveraineté