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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/221

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voulait dîner. À la guerre comme à la guerre ! et ce dîner se composait tout bonnement d’une plante empoisonnée, appelée gualliga, qui croissait par bonheur en abondance aux environs de la ville et dont on amortissait quelque peu les propriétés vénéneuses après six jours de manipulations très compliquées. Au bout de huit mois et après onze sorties, onze bataille, onze victoires, dont chacune coûtait fort cher à l’ennemi, la fatalité s’en mêla décidement : la gualliga manquait, et, comme une contrarité n’arrive jamais seule, la croisière anglaise, devenue peu à peu une escadre, se préparait au débarquement. Barquier, qui avait refusé jusqu’au bout de traiter avec les insurgés, se résigna donc à proposer au commandant des forces britanniques une capitulation très fière et telle qu’auraient pu l’exiger de braves gens encore approvisionnés de gualliga. Je sais quelque chose de presque aussi beau que cet héroïsme surhumain complètement ignoré en France et qui avait la conscience de son obscurité : c’est l’allocution adressée par le major-général sir Hugh Lyle Carmichaël à ses troupes en prenant possession de la place : “Soldats, dit sir Hugh, vous n’avez pas eu la gloire de vaincre la brave garnison que vous remplacez ; mais vous allez reposer vos têtes sur les mêmes pierres où d’intrépides soldats venaient se délasser de leurs glorieux travaux après avoir bravé les dangers de la guerre et les horreurs de la faim. Que ces grands souvenirs impriment dans vos cœurs des sentimens de respect et d’admiration pour eux, et souvenez-vous que, si vous suivez un jour cet exemple, vous aurez assez fait pour votre gloire. » Barquier et le diminutif de garnison qu’il commandait sortit avec les honneurs de la guerre, et furent conduits, en France aux frais de la Grande-Bretagne.

Voilà par quels magnifiques souvenirs se clot l’histoire de notre passagère domination à Santo-Domingo. À l’involontaire respect qu’ils laissaient au cœur des Seybanos, très bons juges en fait de courage, vinrent se joindre, la première effervescence d’espagnolisme passée, les regrets, du contraste., Le traité de Paris avait confirmé. la rétrocession qui s’était opérée de fait en faveur de l’Espagne, et cette belle colonie, à qui quatre années d’une administration française fonctionnant dans les circonstances les plus défavorables avaient suffi à révéler le secret de ses richesses, retrouva son ancienne métropole plus pauvre, plus affaiblie, plus impuissante à la vivifier que jamais. La mémoire du général Ferrand devint et est restée jusqu’à ce jour dans la partie espagnole l’objet d’un véritable culte [1].

  1. Son nom est devenu, dans le langage des Dominicains, une sorte de superlatif qui est le dernier terme de l’estime et de l’éloge. Notre dernier consul à Santo-Domingo, M. Victor Place, avait pu, sans sortir de la réserve que lui imposait sa position officielle, rendre d’importans services à ce petit pays. Dans l’effusion d’une reconnaissance qu’ils ne savaient plus comment exprimer, les Dominicains lui disaient à son départ : « Nous nous souviendrons ici de vous comme de Ferrand. » Une vieille femme du pays possède un portrait de Ferrand qui n’a d’autre mérite que celui de l’authencité : quelques riches Dominicains l’ont vainement couvert d’or pour qu’on le leur cédât.