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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/203

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familiarité avec le chef de l’état, par sa position dans la garde présidentielle, dernier foyer de cet esprit de corps qui rendait autrefois les révolutions militaires si faciles, Similien était le seul qui remplît les deux conditions nécessaires pour recommencer vis-à-vis de Soulouque le rôle qu’ont successivement joué Dessalines et Christophe vis-à-vis de Toussaint ; Christophe vis-à-vis de Dessalines, et Richard vis-à-vis de Christophe.

Soulouque n’a donc pas pour le moment de complot à redouter, car l’instrument et la matière, l’armée et les masses, manqueraient à ce complot. Ne pouvant croire à des trahisons là où la trahison serait impuissante, chaque suspect a fini par prendre au mot les marques bruyantes de dévouement que la terreur suscite autour de lui, et si quelque vœu timide de délivrance germe ça et là dans les cœurs, on peut affirmer qu’il n’y a pas en tout Haïti deux hommes, deux parens, deux amis assez sûrs l’un de l’autre pour oser l’échanger. Un double, un triple espionnage, qui transforme souvent le délateur en dénoncé, ne justifie d’ailleurs que trop cette universelle contagion de défiance, qui s’exerce même à deux mille lieues de distance : les Haïtiens proscrits qu’on interroge répondent invariablement par l’éloge de Soulouque, comme s’ils tremblaient que le reflux de l’Atlantique allât porter au vieux nègre illettré qui règne sur leurs foyers vides quelque involontaire signe d’improbation, pour rapporter ici l’invisible vengeance du maître.

L’excès même de cette panique amènerait partout ailleurs l’explosion de quelque désespoir individuel ; mais, le mobile de l’ambition manquant, celui de la vengeance n’est guère à redouter pour Soulouque. Dans la prostration de cette bourgeoisie jaune et noire qui semble n’avoir