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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/192

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que, c’est précisément de l’attirer là. Ajouter à l’auréole de la race napoléonienne la magie d’une acclamation populaire au sens le plus absolu du mot, réunir sur une même tête, incarner en une même personne tout ce qu’il y a d’omnipotence dans ces deux figures de notre histoire moderne dont notre mauvaise métaphysique s’amuse à faire de vagues et redoutables symboles, des types arbitraires d’un grandiose presque surnaturel, dans ces deux seuls noms : le peuple et Napoléon ! — quel plus beau rêve pour un esprit qui ne serait pas juste et goûterait le faux ou l’hyperbolique beaucoup mieux que le simple et le vrai ! Quelle alliance plus facile et plus remplie de promesses ! Le président se donnerait à la gauche pour l’amour du suffrage universel, qu’il l’aiderait à restaurer dans son désordre primitif, et la gauche, en retour, donnerait la France au président ! Oui, mais c’est la promesse de Satan sur la montagne : « Tous ces royaumes sont à vous, à la condition de m’adorer. » La gauche dit de même au président : Vous êtes sorti de la révolution pour en délivrer le pays, le pays vous appartiendra si vous adorez la révolution !

Ce ne serait pas, à présent du moins, le parti légitimiste qui s’opposerait à ce que le pouvoir exécutif glissât sur cette pente périlleuse ; mais quels amis encore que ceux-là ! Ils sont pourtant de plusieurs nuances. Il y a les amis dédaigneux qui veulent bien contracter avec l’hôte de l’Élysée une sorte de mariage morganatique et l’épouser provisoirement de la main gauche, en se réservant le droit de divorcer pour le jour où se présentera quelque union mieux assortie. On les rencontre partout dans l’assemblée, dans le monde sérieux ou frivole ; ils ne font pas mystère de leur impertinente bienveillance. Ils sont contens de tout, les ministres transitoires ne vont pas encore si mal, la France n’a pas besoin d’être plus gouvernée ; — il faut voir, il faut laisser venir ; — peut-être les cadets récalcitrans finiront-ils par comprendre qu’il leur sied de s’humilier devant l’aîné de la royale maison ! Alors il sera temps d’aviser à quelque chose pour le bien public, sinon l’on peut continuer à marcher tant qu’on voudra du même pied, ils se prêteront toujours avec la même bonne grace. D’autres font plus que se prêter, ils veulent conduire ; ils ont découvert des affinités éternelles entre la maison de Bonaparte et la maison de Bourbon ; toutes les deux ont également été sacrées pour se mettre au service de l’église et lui prêter leur bras séculier. Ce sont les légitimistes de l’ordre transcendantal, assez mal vus, par parenthèse, des légitimistes vulgaires, parce qu’ils refusent de s’occuper autant qu’eux des bagatelles de la question dynastique. Ils prennent les choses au point de vue supérieur du dogme et de la théologie ; ils ont sur la société humaine des idées de régénération toute spéciale ; ils affirment tout de bon qu’elle est tombée en décadence et de décadence en pourriture depuis le XIIIe siècle, le grand siècle qui sut, à ce qu’ils disent, réunir dans un embrassement unique la souveraine démocratie et la souveraine autorité. Ils se donnent, souvent malgré l’église, pour être l’église elle-même, et ils offrent vertueusement au président de la république les voix des quarante mille curés de France, à condition qu’il s’instruira dans le régime de la haute catholicité.

Ce n’est pas ce régime-là qui convient à la France. La France n’est ni de l’extrême droite ni de l’extrême gauche ; elle est dans ce milieu de bon sens et de saine justice où elle a fait tout de qu’il y a chez elle de solide et de beau. Le